La question du carburant en Haïti revient une fois de plus au centre du débat public, dans un contexte marqué à la fois par les tensions internationales sur les marchés pétroliers et par une réforme interne du mécanisme de fixation des prix. Entre rumeurs de pénurie, inquiétudes sur une éventuelle hausse et nouvelles mesures gouvernementales, il devient nécessaire de replacer le débat dans son véritable cadre économique, institutionnel et international.
Tout d’abord, il faut comprendre que la situation actuelle ne peut être analysée sans tenir compte
du contexte mondial. La guerre au Moyen-Orient et les tensions géopolitiques internationales ont
provoqué une hausse significative des prix du pétrole sur le marché international. Cette augmentation ne concerne pas seulement Haïti : plusieurs pays ont déjà ajusté leurs prix à la pompe pour absorber le choc pétrolier. Haïti, pays importateur net de produits pétroliers, ne peut pas rester totalement à l’écart de ces fluctuations. Lorsque le prix international augmente, le coût
d’importation augmente mécaniquement. L’État n’étant plus importateur ni distributeur de
produits pétroliers, ne peut pas absorber indéfiniment cette différence sans créer un déséquilibre budgétaire majeur.
Trop souvent, des acteurs politiques mal intentionnés ou irresponsables utilisent la question de l’ajustement des prix à la pompe dans l’optique de provoquer une onde de choc sociale
susceptible de conduire à un changement de gouvernement, alors que le problème de fond, lui,
reste entier et ne peut être résolu par des manifestations violentes ou incendiaires. La question du
carburant est avant tout un problème économique, budgétaire et structurel qui exige des solutions
techniques, institutionnelles et durables, et non des crises politiques répétitives qui affaiblissent encore davantage l’État et l’économie nationale.
C’est dans ce contexte difficile, en tout cas j’imagine, que le gouvernement a adopté le nouveau
décret déterminant les modalités de fixation des prix des produits pétroliers. L’objectif n’est pas
simplement d’augmenter ou de diminuer les prix, mais d’introduire un mécanisme stable,
prévisible et transparent afin d’éviter les ajustements brusques et les décisions improvisées
comme par le passé. Basé sur une logique participative et inclusive, le nouveau système repose
désormais sur un mécanisme d’ajustement automatique encadré, avec un seuil de variation et une
limitation des ajustements trop rapides, ce qui vise à protéger à la fois les consommateurs et les
finances publiques.
Parallèlement, le Ministère du Commerce et de l’Industrie a publié une note officielle rappelant
qu’il n’existe actuellement aucune pénurie de carburant et que la vente illégale dans les bidons
est interdite. Cette mesure vise surtout à lutter contre la spéculation, le stockage illégal et la revente clandestine qui aggravent artificiellement les crises de carburant. En réalité, dans beaucoup de situations passées, la rareté n’était pas toujours liée à un manque réel de carburant, mais à des comportements de spéculation et de stockage illicite.
Pour bien comprendre le secteur pétrolier haïtien, il faut aussi rappeler que depuis la
libéralisation du marché en 2021, le rôle de l’Etat a considérablement changé. Avant cette date, l’État via le BMPAD commandait, contrôlait et commercialisait les produits pétroliers.
Aujourd’hui, les commandes sont placées directement par les compagnies privées regroupées au
sein de l’APPE, tandis que l’État toujours via le BMPAD se limite principalement à la gestion
des appels d’offres sur les premiums (coûts de transport) et au contrôle de qualité des produits
importés. Le prix à la pompe, lui, reste fixé par le Ministère de l’Économie et des Finances à
travers la structure des prix au niveau de la Direction d’Inspection Fiscale(DIF)
Ainsi, contrairement à ce que beaucoup pensent, l’État haïtien n’importe pas directement le
carburant, mais il régule les prix et veille à l’équilibre du système. C’est précisément pour améliorer cette gouvernance qu’un Conseil consultatif de suivi du marché pétrolier sera mis en place. Ce conseil devra réunir l’État, les syndicats de transport, les importateurs et les distributeurs afin de trouver un équilibre entre trois impératifs : permettre aux compagnies d’importer régulièrement, éviter la faillite budgétaire de l’État et protéger autant que possible le pouvoir d’achat de la population.
Dans la composition de ce conseil consultatif de suivi figurent plusieurs représentants des
principales composantes du secteur pétrolier et du transport. L’État y est représenté notamment
par Vladimyr Monval, Steeve Polycarpe et Jean Nerva Siméon. Les importateurs et distributeurs
de produits pétroliers y sont représentés par Mildred Noisy, David Turnier et Jean Jackson
Marseille, tandis que les associations syndicales du secteur du transport sont représentées par
Jacques Anderson Desroches, Bénissoit Duclos et Montès Joseph. La présence de ces différentes
composantes vise à garantir un processus de concertation plus équilibré dans le suivi du marché
pétrolier et dans les recommandations relatives à l’ajustement des prix.
La grande inquiétude de la population aujourd’hui n’est pas seulement la hausse possible des
prix qui est une évidence par rapport au contexte actuel du marché international, mais surtout la crainte que lorsque les prix internationaux baisseront, les prix locaux ne baissent pas, comme
cela s’est souvent produit dans le passé. Justement, le nouveau mécanisme d’ajustement et la
création du Conseil consultatif sont censés corriger ce déséquilibre historique en introduisant plus de transparence et de régularité dans les ajustements si je me réfère au décret du 27 mars 2026.
En conclusion, la situation actuelle du carburant en Haïti se situe à la croisée de deux réalités : une pression internationale inévitable et une réforme nationale nécessaire. Le véritable enjeu
aujourd’hui n’est pas seulement le prix du carburant, mais la mise en place d’un système capable d’éviter les crises répétitives, les déséquilibres budgétaires et les tensions sociales. Si ce nouveau
mécanisme est appliqué avec rigueur et transparence, il pourrait enfin marquer le passage d’une gestion de crise permanente à une véritable gouvernance du secteur pétrolier en temps réel.
Pierre-Raymond Dumas

