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BRICS : Illusion stratégique ou opportunité pour le Sud global ?

Par Herold Israel

En réponse au texte de Jean Venel Casseus , « Sans accord de sécurité collective, BRICS est une farce, pas une force », récemment publié, je propose une lecture nuancée du rôle réel des BRICS dans l’ordre international contemporain. Si la critique formulée par l’auteur repose sur des fondements théoriques solides issus des relations internationales classiques, elle tend toutefois à juger les BRICS à l’aune d’un modèle d’alliance qu’ils n’ont jamais revendiqué.

Qualifier les BRICS de « farce » au motif qu’ils ne disposent pas d’un accord de sécurité collective est une critique séduisante, mais incomplète. Elle repose sur une conception classique de la puissance internationale selon laquelle économie et défense sont indissociables. Historiquement, cette lecture est fondée : les grandes puissances ont toujours articulé prospérité, sécurité et projection stratégique pour reprendre Waltz.

Il est aussi exact que les BRICS ne constituent pas une alliance militaire. Ils ne disposent ni de clause de défense mutuelle, ni de commandement intégré, ni de doctrine sécuritaire commune, comme souligné. En cas de crise géopolitique majeure, chaque État agirait selon ses intérêts propres. Sur ce point, la critique est légitime.

Mais conclure de cette réalité que les BRICS seraient politiquement insignifiants ou économiquement illusoires revient à leur imposer un modèle (celui de l’alliance occidentale) qui n’est ni le leur ni nécessairement pertinent dans le monde multipolaire actuel. Les BRICS ne cherchent pas à reproduire l’OTAN, si c’est la référence, mais à rééquilibrer un ordre économique mondial longtemps dominé par un seul centre de pouvoir (Stuenkel, 2015).

Sur le plan économique, les faits sont éloquents. Les pays BRICS représentent aujourd’hui plus de 40 % de la population mondiale et environ 31 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, contre environ 30 % pour le G7 (World Bank, 2023). Cette masse critique ne renverse pas l’ordre existant, mais elle modifie les rapports de force.

L’impact se manifeste notamment par la diversification des circuits financiers. La Nouvelle Banque de Développement (NDB) fait tache d’huile et a déjà approuvé plus de 30 milliards de dollars de projets d’infrastructures et de développement, souvent sans les conditionnalités politiques associées aux institutions de Bretton Woods. Par ailleurs, l’augmentation des échanges en monnaies locales vise à réduire la dépendance au dollar, arme centrale de la puissance américaine via les sanctions financières (Tooze, 2022).

Pour le Sud global (et pour des pays comme Haïti, historiquement enfermés dans une dépendance économique et diplomatique asymétrique) cette évolution n’est pas marginale. Elle ouvre des marges de négociation, multiplie les partenaires potentiels et limite la vulnérabilité à un seul système de contraintes. Il ne s’agit pas d’un choix idéologique à faire, mais d’un calcul de survie économique et de souveraineté relative.

Quant à l’hégémonie américaine, je dois admettre qu’elle n’est ni effondrée ni sérieusement menacée à court terme. Les États-Unis conservent une supériorité militaire, technologique et financière déterminante. Et avec le retour du Ministère de la guerre, cette hégémonie ne peut que s’affirmer davantage. Toutefois, leur pouvoir devient moins exclusif. Les BRICS participent à une “dynamique d’érosion progressive de l’unilatéralisme, non par confrontation directe, mais par contournement et diversification”. Et Washington les prend très au sérieux (eadaily.com, 3 novembre 2025).

L’absence de sécurité collective au sein des BRICS demeure une limite réelle. Elle empêche le groupe de devenir une puissance stratégique intégrée. Mais cette absence relève aussi d’un choix : celui de préserver les souverainetés nationales et d’éviter une « confrontation frontale » dans un monde instable.

Les BRICS ne sont donc ni une farce, ni une alternative complète à l’Occident. Ils sont un instrument réel de recomposition du jeu économique mondial. Pour le Sud global, la question n’est pas de savoir s’ils remplacent l’ordre existant, mais s’ils contribuent à desserrer l’étau d’un système longtemps pensé sans lui. Et trop souvent contre lui.

Malheureusement pour Haïti, le débat sur les #BRICS se pose dans un contexte particulier : celui d’un pays placé de facto sous forte tutelle politique, financière et sécuritaire des États-Unis. Dans ces conditions, toute diversification des partenariats reste étroitement contrainte, mais la simple existence de pôles économiques alternatifs redonne, à terme, un levier de négociation. Même limitée, cette marge peut compter dans un monde où l’unipolarité recule et où la souveraineté se reconstruit par étapes.

Hérold Israel, MBA
San Juan, PR

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