Plus de quatre ans après l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, de nouveaux éléments témoignent d’importantes lacunes dans l’enquête criminelle menée sur place. Lors du procès fédéral en cours à Miami, un agent spécial du Federal Bureau of Investigation (FBI) a admis vendredi 13 mars qu’aucune empreinte digitale ni prélèvement ADN n’avait été réalisé sur les lieux du crime.
L’agent Martin Suarez, appelé à la barre par l’accusation, a indiqué que lui et son équipe avaient constaté, à leur arrivée sur les lieux, des impacts de balles sur les murs et fenêtres ainsi que des traces de sang sur le lit où Moïse reposait avant d’être tué. Malgré ces observations, aucun prélèvement sanguin n’a été effectué pour analyse médico-légale, a-t-il reconnu.
« Nous avons fait de notre mieux sur place, mais le timing a joué un rôle », a déclaré Suarez.
Des dizaines d’éléments matériels — plus de 40 objets de preuve potentiels — n’ont pas non plus été saisis par le FBI, selon le témoignage. Ces éléments, comprenant des douilles, des boîtes de munitions, des téléphones, des radios et même une grenade assourdissante, auraient été confisqués par la police haïtienne avant l’arrivée des fédéraux.
« Une fois ces preuves scellées, elles nous ont été retirées, et la perquisition s’est arrêtée là. »
— Agent Martin Suarez, lors de son témoignage
Un procès centré sur la scène de crime
Le procès concerne quatre hommes originaires du sud de la Floride accusés d’avoir conspiré pour assassiner le président haïtien. Selon l’accusation, ils auraient engagé un commando colombien pour tuer Moïse afin d’obtenir des contrats gouvernementaux auprès de son successeur.
Parmi les prévenus se trouvent Arcángel Pretel Ortiz, Colombien et ancien informateur du FBI ; Antonio Intriago, Vénézuélien-Américain et propriétaire d’une société de sécurité ; James Solages, Haïtien-Américain employé par Intriago ; et Walter Veintemilla, Équatorien-Américain suspecté d’avoir contribué au financement de l’opération.
Les avocats de la défense contestent ces accusations, assurant que les Colombiens n’ont fait que contribuer à l’arrestation de Moïse et que ce sont les forces haïtiennes, notamment les gardes du corps présidentiels, qui l’auraient tué. Un cinquième accusé, Christian Emmanuel Sanon, médecin né en Haïti, doit être jugé ultérieurement pour raisons de santé.
Tous les prévenus sont détenus au centre fédéral de Miami.
Une autopsie tardive et des zones d’ombre
Le président Moïse avait succombé à une douzaine de balles lors de l’attaque du 7 juillet 2021 dans sa résidence à Pèlerin 5, dans la commune de Pétion‑Ville. L’autopsie n’a toutefois été réalisée que trois jours après les faits, et l’on ignore où le corps a été conservé durant cet intervalle, a témoigné le médecin légiste en chef d’Haïti.
L’agent Suarez a également admis ignorer où le corps du président avait été entreposé avant son inhumation, et il a confirmé qu’aucun membre de son équipe n’avait examiné le corps.
Des perquisitions limitées et contestées
Suarez, fort de dix ans d’expérience au FBI, avait dirigé la première équipe fédérale dépêchée en Haïti après l’assassinat. Arrivés le 13 juillet 2021, lui et ses agents sont restés environ deux semaines dans le pays. Pourtant, la perquisition de la maison, qui a duré environ six heures, n’a donné lieu à aucune analyse approfondie.
Les défenseurs ont vivement critiqué cette absence de mesures médico‑légales, soulignant l’absence d’experts en empreintes digitales ou ADN.
« Vous avez envoyé six personnes pour une perquisition, et vous êtes restés là six heures ? Vous n’avez pas eu le temps de faire un travail approfondi ? » — Me David Howard, avocat de la défense
Suarez a répondu que le temps manquait pour mener toutes les analyses nécessaires.
Lors de la fouille, les agents ont trouvé des douilles sur le lit et au sol, ainsi qu’une grenade assourdissante. L’agent a toutefois admis n’avoir consulté aucun inventaire des preuves recueillies par la police haïtienne pour vérifier si des objets similaires avaient déjà été découverts. Il n’avait pas non plus inspecté l’arrière de la maison, où des éléments auraient été trouvés lors d’une visite ultérieure du FBI en 2023.
Un environnement politique complexe
Arrivé à Port‑au‑Prince en pleine crise politique, quelques jours après l’assassinat, Suarez a indiqué que son équipe avait d’abord suivi les pistes fournies par des sources colombiennes et des résidents du sud de la Floride impliqués dans l’affaire. Il a reconnu ne pas avoir enquêté sur d’éventuels ennemis politiques de Moïse ou sur des liens avec le trafic de drogue, malgré les nombreuses controverses entourant le président dans les mois précédant sa mort.
Lors des interrogatoires, il n’a pas pu confirmer si la maison présentait l’état dans lequel elle se trouvait avant l’attaque, admettant que le désordre constaté aurait pu être antérieur à l’incident.
Un procès scruté de près
Au cours des audiences, l’accusation a produit des lettres émanant du Département d’État, du Département de la Défense, de la Drug Enforcement Administration (DEA) et du FBI indiquant qu’aucune preuve n’a été trouvée que les accusés aient travaillé pour ces agences. Des dossiers militaires colombiens ont également été présentés, démontrant que certains suspects avaient été formés pendant plus de vingt ans dans des forces spéciales.
Alors que le procès entre dans sa deuxième semaine, l’absence de preuves médico‑légales recueillies sur la scène du crime continue de nourrir débats et controverses, alors que la vérité sur l’assassinat de Jovenel Moïse reste au centre de ce procès hors norme.
Contexte politique après l’assassinat
L’arrivée de l’équipe du FBI en Haïti s’est produite dans un contexte de lutte pour le pouvoir, avec le Premier ministre par intérim Claude Joseph provisoirement à la tête du pays, avant d’être remplacé par Ariel Henry — lui‑même désigné par Moïse avant sa mort, mais dont la nomination avait été contestée.
La rédaction avec Miami Herald

