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À L’ÉCOLE DE LOBO

Par Jean Venel Casséus

Ewa !
“Gad jan listwa pwezi chaje
Tout sèn teyat tonbe kriye
Yon jou mizè ke m’ pap site
Yon mwa n’ konnen se sa l’ pote
Se mwa Gede mwa Revòlte”

(Manno Charlemagne, Pou Lobo)

Permettez que je vous parle en ce 12 novembre d’un vieux cousin, Karl Marcel Casséus, que tout Port-au-Prince appelait Lobo Dyabavadra. Un personnage hors du commun. Un des plus grands comédiens et diseurs haïtiens des années 1980 et 1990.

Le 12 novembre 1997, il avait choisi de faire le grand traversé. Et maintenant je suis sûr qu’en spectateur, il est là, quelque part dans la coulisse du ciel, en train de nous regarder jouer le grand théâtre de la vie où il eut accompli son personnage.

Lobo était une voix habitée. Une voix qui ne se contentait pas de dire : elle habitait la parole. Là où d’autres cherchaient l’effet, lui cherchait le sens et le non-sens. Là où le théâtre se voulait miroir, il en faisait un feu de camp autour duquel l’auditeur ou le spectateur retrouvait sa langue, son rire et sa dignité. Son art, c’était l’oralité reconquise, cette manière de dire sans trahir, de porter le mot comme un tambour. Il avait compris que parler un poème, ce n’est pas que faire résonner la beauté des mots, c’est faire entendre la vérité d’un poème à travers eux.

Dans l’histoire de la littérature haïtienne, je distingue trois approches du dire poétique : la déclamation, la diction et la parole. Hervé Denis déclamait le poème, jouant sur le rythme, la mesure et le ton. Pour lui, un vers est à la fois partition, scène et orchestre. Anthony Phelps, lui, disait le poème en s’appuyant sur la gravité, la texture et la qualité de la voix : chez lui, le poème est un cristal sonore suspendu entre silence et mémoire. Lobo, lui, parlait le poème comme on raconte un fait divers à un ami. Tout en s’y intéressant, il ne se focalisait ni sur la musique ni sur la perfection de la voix, il voulait que le message passe. Pour lui, le poème n’était pas un bijou à montrer, mais un message à livrer. Et c’est cette urgence de dire, cette tension entre le dire et le vivre, qui faisait de lui un diseur hors catégorie.

Quand Lobo entrait en scène, le public devenait confident. Il savait rire du malheur sans trahir la douleur, parler de la mort avec la simplicité d’un frère ou d’une sœur qui vous salue. Sous ses airs de farceur, il y avait un philosophe, un homme qui avait compris que l’humour est la dernière élégance du désespoir. Dans son jeu, tout était matière à penser, à aimer, à vivre ou à incarner mais jamais à trahir : la rue, la misère, la politique, la foi. Dans sa folie qui lui appartenait exclusivement, tout était acte de lucidité : geste, silence, mot et maux. Lobo transformait la scène en tribune, la parole en arme douce, le rire en révolte bienveillante.

L’école de Lobo, c’est celle de la parole vivante, de la poésie incarnée. Il ne séparait pas l’art du vécu. Pour lui, parler, c’était continuer à espérer. Et tout comme le griot africain ou le conteur des mornes haïtiens, il voyait dans la voix un instrument de mémoire et de résistance. C’est dans cette école-là que je me reconnais. Non pas dans l’artifice du ton, ni dans la perfection du rythme, mais dans le courage du dire. Dire pour que le mot survive. Dire pour que la pensée respire. Dire, parce qu’en Haïti, la parole reste le dernier espace de liberté.

Ewa ! Ewa ! Ewa !
kouzen mwen site non w, men mwen pa detounen w.

Orlando, 12 novembre 2025

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