Il faut parfois des mots durs pour décrire des réalités encore plus dures. Aujourd’hui, ce n’est plus une métaphore : en Haïti, nous avons bu de la matière fécale. Publié en fin du mois de janvier 2026, le rapport du ministère du Commerce et de l’Industrie est sans appel : plus de 92 % de l’eau consommée dans la région métropolitaine de Port-au-Prince est contaminée, parfois par des microbes, parfois par des matières fécales. Autrement dit, ce que des millions de citoyens achètent chaque jour comme “eau potable” est, en réalité, un danger pour leur vie.
Ce scandale sanitaire n’est pas seulement une statistique. Il a un visage : celui des enfants qui tombent malades, des personnes âgées affaiblies, des familles qui dépensent leurs maigres ressources pour se soigner après avoir simplement bu de l’eau.
Dans un pays déjà éprouvé par l’insécurité, la pauvreté et l’effondrement du système de santé, cette révélation sonne comme une condamnation silencieuse de toute une population.
Le plus révoltant, c’est que cette eau est vendue, étiquetée, présentée comme “traitée”, “pure”, “sûre”. L’État a laissé prospérer un marché où l’illusion a remplacé le contrôle, où le profit a pris le pas sur la santé publique. Comment expliquer qu’en 2026, dans un pays de plus de près de 12 millions d’habitants, boire de l’eau soit devenu un acte à haut risque ?
Certes, le ministère du Commerce et de l’Industrie reconnaît la gravité de la situation et promet un renforcement des contrôles, une meilleure régulation. C’est nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Car ce drame ne date pas d’hier. Il est le produit d’années de laxisme, d’absence de normes appliquées, de contrôles inexistants ou complaisants. L’État ne peut pas se contenter de constater : il est comptable de ce qui arrive.
L’accès à une eau potable n’est pas un luxe. L’Assemblée générale de l’ONU a adopté, le 28 juillet 2010, la résolution 64/292 reconnaissant le droit à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit humain fondamental, indispensable au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme. Elle appelle les États et les organisations internationales à fournir des ressources, renforcer leurs capacités et coopérer pour garantir à tous l’accès à une eau potable, propre, salubre, accessible et abordable.
Aucun discours sur le développement, la stabilité ou la reconstruction d’Haïti ne tient debout si la population ne peut même pas boire sans risquer la maladie. Une nation qui ne protège pas l’eau qu’elle fait consommer à ses enfants compromet son propre avenir.
Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux rapports rangés dans des tiroirs ni aux promesses de conférences de presse. Il faut des décisions fermes, des fermetures d’entreprises fautives, des contrôles permanents, une politique publique claire et assumée sur l’eau potable. Et surtout, il faut des comptes. Parce que ce scandale a des responsables.
Oui, nous avons bu de l’eau contaminée. Oui, nous avons peut-être, sans le savoir, bu de la matière fécale. Mais ce que nous ne devons plus jamais avaler, c’est l’indifférence de l’État face à un crime sanitaire de cette ampleur. L’eau, c’est la vie. Et la vie des Haïtiens mérite mieux que ça.
Et si les citoyens décidaient de porter plainte contre l’État haïtien pour les avoir laissés boire de l’eau impropre, parfois chargée de matières fécales ? Qui jugerait alors les autorités censées protéger la santé publique ? Et surtout, devant quelle justice un peuple peut-il réclamer des comptes à ceux qui ont failli à leur mission première : garantir le droit à la vie ?
Mettre fin à cette habitude forcée de boire une eau imbibée de microbes et de matières fécales semble encore, tragiquement, bien loin d’être une réalité.
Editorial de Wideberlin Sénexant


