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Haïti sous tutelle : quand l’impérialisme dicte la politique nationale

Par Jean Wesley Pierre

Port-au-Prince, le samedi 31 janvier 2026 — Les déclarations faites le 29 janvier 2026 au Conseil de sécurité des Nations unies par la représentante suppléante des États-Unis, Jennifer Locetta, marquent une étape supplémentaire dans la normalisation de la tutelle internationale sur Haïti. Ce jour-là, Washington n’a pas seulement exprimé une opinion diplomatique : il a tracé une ligne de commandement, désigné un chef à maintenir en place et ordonné la dissolution d’une institution haïtienne, le Conseil présidentiel de transition (CPT), au plus tard le 7 février 2026.

Nous ne sommes plus dans l’assistance internationale. Nous sommes dans l’administration politique d’un État souverain par des puissances étrangères, sous couvert de sécurité, de stabilité et de lutte contre les gangs armés.

La souveraineté haïtienne, variable d’ajustement géopolitique

En affirmant que le maintien du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé est « essentiel » à la stabilisation d’Haïti, les États-Unis se substituent de facto au peuple haïtien et à ses institutions. Ils ignorent sciemment une réalité politique pourtant documentée : une majorité des membres votants du CPT a adopté une résolution en faveur de son renvoi.

Ce choix unilatéral illustre une logique impériale bien connue :

la légitimité ne vient plus du vote, du consensus national ou de la loi, mais de la conformité aux intérêts stratégiques des puissances dominantes.

Le BINUH : vitrine humanitaire, instrument politique

La prorogation d’une année supplémentaire du mandat du BINUH, avec des missions prétendument « recentrées », s’inscrit dans une continuité historique : celle des missions internationales incapables d’apporter la paix, mais extrêmement efficaces pour neutraliser la souveraineté haïtienne.

Depuis plus de deux décennies, chaque mission onusienne promet stabilité et reconstruction. Le résultat est connu de tous :

  1. gangs plus puissants,
  2. institutions plus faibles,
  3. État plus dépendant,
  4. population plus vulnérable.

Le discours sécuritaire sert ici de cache-misère idéologique, masquant une réalité plus crue : Haïti est traitée comme un territoire sous gestion internationale, incapable, selon cette logique, de se gouverner elle-même.

La désagrégation du CPT : un ordre, pas une recommandation

L’appel américain à dissoudre le CPT avant le 7 février n’est ni neutre ni innocent. Il s’agit d’un acte d’ingérence directe, assumé publiquement, qui rappelle les pires pages de l’histoire haïtienne : occupations militaires, gouvernements imposés, transitions téléguidées.

Qualifier les acteurs haïtiens d’« interférences corrompues » tout en conservant ses propres alliés politiques relève d’un paternalisme colonial, où la corruption devient un argument sélectif, utilisé pour disqualifier certains et sanctifier d’autres.

L’élite haïtienne, complice passive de la domination

Mais l’impérialisme ne s’impose jamais seul. Il prospère sur la faillite morale et politique des élites locales. En Haïti, trop de dirigeants :

  • recherchent l’aval des chancelleries plutôt que celui du peuple,
  • confondent gouvernance et survie politique personnelle,
  • marchandent la souveraineté nationale contre une reconnaissance internationale.

Cette trahison silencieuse est le carburant principal de la domination étrangère. Tant que des acteurs haïtiens continueront à quémander l’arbitrage international pour régler des conflits internes, les décisions cruciales seront prises hors du pays.

La sécurité nationale comme prétexte, la domination comme finalité

L’argument de la lutte contre les gangs est devenu l’outil narratif central de l’ingérence. Pourtant, aucun bilan sérieux ne démontre que les solutions imposées de l’extérieur ont réduit durablement la violence. Au contraire, la fragmentation de l’État et la dépendance sécuritaire ont créé un vide dont les groupes armés ont tiré profit.

Imposer un leadership « fort » sans légitimité populaire réelle revient à confondre autorité et contrôle, stabilité apparente et paix durable.

Un peuple dépossédé de son droit à décider

À force de décisions prises à New York, Washington ou ailleurs, le peuple haïtien est réduit au rang de spectateur de sa propre histoire. La démocratie devient un horizon abstrait, constamment repoussé, pendant que les arrangements politiques se négocient hors de tout contrôle citoyen.

Or, aucune paix imposée, aucune transition sous tutelle, aucune solution importée ne pourra réparer une nation privée de sa capacité à décider pour elle-même.

Revenir à l’idéal Dessalieniennes : souveraineté ou illusion

Haïti est née d’un refus radical de la domination impériale. Renoncer aujourd’hui à cette exigence, même au nom de la sécurité ou de la stabilité, revient à vider l’indépendance de son sens.

La question n’est donc pas de savoir qui soutient quel Premier ministre, ni quelle institution doit disparaître avant le 7 février.

La véritable question est plus brutale, plus fondamentale :

Haïti veut-elle encore être une nation souveraine, ou accepte-t-elle définitivement d’être administrée par d’autres ?

Jean Wesley Pierre

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