Par Jean Mapou
Entre démonstration d’autorité et communication politique’ l’Etat multiplie les symboles sans dissiper les doutes. Si les propagandes ne laissent pas de place aux efforts effectifs en faveur d’une sécurité tangible pour les citoyens, la reconquête ambitionnée ne restera qu’un vœu pieux.
PORT-AU-PRINCE.— L’offensive institutionnelle engagée ces derniers jours par les autorités de la transition se veut résolument musclée. Après une visite remarquée à la Direction départementale de l’Ouest (DDO 1), le président du Conseil présidentiel de transition, Laurent Saint-Cyr, et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ont conduit, ce lundi 26 janvier, une délégation de haut niveau au Grand Quartier général des Forces armées d’Haïti (FAd’H), au Champ-de-Mars. Au-delà de la forme, le pouvoir cherche clairement à afficher l’image d’un État qui se ressaisit et qui entend reprendre le contrôle du territoire national.
Reste à savoir si cette succession de signaux institutionnels se traduira par des effets concrets sur le terrain. Car si le discours officiel évoque la restauration de l’autorité de l’État et la modernisation de l’appareil sécuritaire, la réalité, elle, demeure marquée par la fragmentation du territoire, l’affaiblissement des institutions et la persistance d’une économie criminelle bien installée dans plusieurs zones stratégiques du pays.
Entre démonstration d’autorité et communication politique, le pouvoir veut montrer qu’il gouverne
Dans ses déclarations, le Premier ministre a insisté sur la nécessité de bâtir une armée moderne et opérationnelle aux côtés d’une PNH épuisée par des années de lutte asymétrique contre des groupes lourdement armés. L’objectif semble louable, mais les ressources, la planification et les échéances restent floues. La réforme militaire, souvent évoquée depuis 2017, n’a jamais réellement dépassé le stade des intentions.
Surtout, la question fondamentale demeure: quelle doctrine d’emploi pour les FAd’H dans un contexte de marqué par des conflits internes où les lignes entre sécurité intérieure et défense nationale se superposent? Aucune réponse claire n’a, pour l’instant, été livrée.
Entre ambition sécuritaire et réalité institutionnelle, l’État multiplie les symboles sans dissiper les doutes
Le gouvernement présente la reconquête territoriale comme un préalable aux élections générales prévues en 2026. Toutefois, plusieurs observateurs notent que l’État peine encore à contrôler des zones situées à quelques centaines de mètres des bâtiments officiels. La capacité à sécuriser un cycle électoral national semble donc dépendre moins de déclarations que d’une véritable montée en puissance sécuritaire, qui reste à démontrer.
Par ailleurs, les autorités saluent l’engagement et la discipline des FAd’H. Mais la question du recrutement, de l’encadrement, de l’équipement et de l’entraînement demeure peu documentée. Sans ces piliers, l’idée d’une armée professionnelle risque de rester un argument politique plus qu’un projet opérationnel.
Le narratif de reconquête demeure peu convaincant
En filigrane, le gouvernement tente de reconstruire un narratif d’État fort, après plusieurs années d’effondrement institutionnel et de privatisation de la violence. Or, cette reconquête, présentée comme progressive et durable, se heurte encore à plusieurs obstacles majeurs: financement, coordination inter-agences, manque d’unité doctrinale et pressions internationales.
L’enjeu dépasse largement le champ sécuritaire. Il conditionne la capacité du pouvoir à restaurer la confiance, relancer la vie démocratique et empêcher l’ancrage définitif d’un ordre para-étatique dominé par des groupes armés.
Pour l’heure, la transition mise sur des images fortes, des visites d’autorité et des engagements solennels. Reste à transformer ces séquences de communication en mécanismes d’État, en territorialité effective et en sécurité tangible pour les citoyens; faute de quoi la reconquête annoncée risque de n’être qu’une reconquête symbolique.
Jean Mapou / Le Relief


