Par Gesly Sinvilier
Haïti traverse une nouvelle phase de fortes turbulences politiques, sur fond d’insécurité chronique et de fragilité institutionnelle persistante. À l’approche des échéances clés de la transition, le pays est secoué par des tensions internes croissantes, tandis que la communauté internationale tente d’ajuster son positionnement face à une situation de plus en plus volatile.
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, l’État haïtien peine à se reconstituer autour de mécanismes de gouvernance stables. L’installation du Conseil présidentiel de transition (CPT), censé baliser la voie vers un retour à l’ordre constitutionnel, n’a pas permis de dissiper les divisions politiques ni d’apporter des réponses durables à la crise sécuritaire. Au contraire, les derniers mois ont été marqués par une recrudescence des désaccords internes au sommet de l’État, alimentant un climat d’incertitude généralisée.
Les récentes agitations politiques s’articulent principalement autour des désaccords entre les membres du CPT et le gouvernement de transition. Les débats sur la conduite de la transition, la gestion du pouvoir exécutif et la perspective de l’après-7 février ont accentué les fractures au sein de l’appareil dirigeant. Ces tensions institutionnelles surviennent dans un contexte où l’État reste largement absent de vastes portions du territoire, notamment dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, sous contrôle de groupes armés lourdement organisés.
Sur le terrain, la situation sécuritaire continue de se détériorer. Les gangs armés exercent une pression constante sur la population, perturbant les activités économiques, les déplacements et l’accès aux services essentiels. Cette violence structurelle alimente une crise humanitaire profonde, marquée par des déplacements internes massifs et une vulnérabilité accrue des couches les plus défavorisées. L’insécurité n’est plus seulement un problème criminel, mais un facteur déterminant de l’instabilité politique et de la paralysie institutionnelle.
Face à cette réalité, les missions étrangères et les partenaires internationaux multiplient les prises de position. Les États-Unis, le Canada, les pays de la CARICOM ainsi que plusieurs acteurs multilatéraux rappellent régulièrement la nécessité de préserver un minimum de stabilité politique afin de permettre le déploiement effectif de l’assistance sécuritaire internationale. Tout en affirmant leur attachement à la souveraineté haïtienne, ces partenaires mettent en garde contre toute décision politique susceptible d’aggraver le chaos institutionnel ou de compromettre la transition.
La Mission multinationale de soutien à la sécurité, déployée pour appuyer la Police nationale d’Haïti, demeure au cœur de la stratégie internationale. Toutefois, son efficacité reste conditionnée à un environnement politique cohérent et à une coordination minimale entre les autorités haïtiennes. Plusieurs chancelleries soulignent que l’action sécuritaire, à elle seule, ne saurait compenser l’absence de consensus politique ni remplacer un véritable projet de gouvernance.
Dans leurs déclarations, les missions étrangères insistent également sur l’urgence d’un processus politique crédible, inclusif et orienté vers l’organisation d’élections. Elles appellent les acteurs haïtiens à dépasser les calculs de court terme pour privilégier la stabilité institutionnelle et l’intérêt général. Ce discours, bien que récurrent, se heurte à la réalité d’un paysage politique fragmenté, où la méfiance et la compétition priment souvent sur la recherche de compromis.
À court terme, Haïti se trouve donc à la croisée des chemins. La combinaison d’agitations politiques, d’insécurité endémique et de pressions internationales place la transition face à ses propres limites. L’évolution de la situation dépendra largement de la capacité des dirigeants haïtiens à restaurer un minimum de cohérence politique, tout en engageant un dialogue responsable avec les partenaires étrangers. Sans cette double dynamique, le pays risque de s’enliser davantage dans une crise dont les conséquences dépassent déjà largement le cadre national.
Gesly Sinvilier / Le Relief


