Par Gesly Sinvilier
Il y a quelque chose d’indécent à observer la scène politique haïtienne actuelle. Pendant que le pays s’enfonce dans l’insécurité, la faim et la dislocation territoriale, ses dirigeants — ou ceux qui s’en donnent le titre — semblent davantage préoccupés par la conservation de leurs fauteuils que par la survie de l’État. La transition, censée être un moment de responsabilité exceptionnelle, est devenue un théâtre d’ego, d’intrigues et de calculs à courte vue.
Les réunions se multiplient, les communiqués se succèdent, les alliances se font et se défont, mais rien, absolument rien, ne change pour la population. Derrière les discours sur la souveraineté et la légitimité, une même logique domine : durer, se repositionner, survivre politiquement. Peu importe le chaos alentour. Peu importe que des quartiers entiers échappent à l’autorité de l’État. Peu importe que le pays ressemble de plus en plus à un territoire sans pilote.
Certains se découvrent soudainement des principes institutionnels qu’ils ont ignorés pendant des années. D’autres, hier silencieux face à l’arbitraire, se posent aujourd’hui en gardiens sourcilleux de la légalité. Les mêmes qui dénonçaient l’illégitimité hier s’accrochent aujourd’hui à des mécanismes transitoires devenus, par la force de l’habitude, des refuges confortables. La transition n’est plus un passage, c’est une installation.
Le Conseil présidentiel de transition, censé incarner un minimum de collégialité et de rupture, illustre parfaitement cette dérive. Au lieu d’un organe de stabilisation, il est devenu un espace de rivalités internes, où chaque décision est l’occasion d’un bras de fer, chaque crise un prétexte pour tester des rapports de force. Gouverner n’est plus l’objectif ; contrôler le tempo l’est devenu.
Cette immaturité politique a une conséquence grave et profondément humiliante : elle contraint la communauté internationale à sortir de sa réserve diplomatique. Lorsque des chancelleries étrangères se sentent obligées d’adresser des avertissements publics à des responsables haïtiens, ce n’est pas une atteinte à la souveraineté, c’est le symptôme d’un effondrement de l’autorité morale interne. Un État respecté n’est pas rappelé à l’ordre ; il est consulté.
Le paradoxe est cruel. Ceux qui crient le plus fort contre l’ingérence sont souvent les mêmes dont l’irresponsabilité la rend inévitable. Ils dénoncent les pressions extérieures tout en offrant, par leur incohérence, le spectacle d’un pays ingouvernable. Ils invoquent la dignité nationale tout en la bradant dans des luttes personnelles sans envergure historique.
Pendant ce temps, l’international avance ses pions, conditionne son aide, ajuste son langage. Non par plaisir, mais par nécessité. Car face à des dirigeants incapables de s’imposer une discipline minimale, le vide politique appelle toujours une régulation extérieure. Ce n’est pas un complot : c’est une loi implacable des relations internationales.
La diaspora, elle, regarde avec un mélange de colère et de lassitude. Elle finance, plaide, alerte, mais se heurte sans cesse à la même classe politique, figée dans ses réflexes, incapable de se hisser à la hauteur du moment. Ce pays ne manque pas d’intelligence, ni de ressources humaines. Il manque de dirigeants prêts à sacrifier leurs ambitions sur l’autel de l’intérêt national.
Haïti n’est pas condamnée par l’international, ni par l’histoire. Elle est prise en otage par une élite politique qui refuse de comprendre qu’en temps de naufrage, on ne négocie pas la cabine du capitaine. On tient la barre, ou on s’efface. Tout le reste n’est que bruit, posture et irresponsabilité.
Gesly Sinvilier / Le Relief


