Par Gesly Sinvilier
Le Forum économique mondial (WEF), longtemps perçu comme un espace feutré de dialogue entre élites économiques, dirigeants politiques et décideurs globaux, a pris cette année des allures bien différentes. Davos n’a plus seulement été le rendez-vous de la gouvernance économique mondiale ; il s’est imposé comme une scène à ciel ouvert où se sont exprimées, parfois brutalement, les grandes luttes internationales de notre temps.
Dès les premières sessions, le ton était donné. Les discours consensuels sur la croissance inclusive et la transition verte ont rapidement laissé place à des prises de position marquées, révélatrices d’un monde fragmenté. Les tensions géopolitiques – qu’il s’agisse des conflits armés persistants, des rivalités entre grandes puissances ou des recompositions d’alliances régionales – ont occupé le devant de la scène, éclipsant les thématiques économiques traditionnelles. Davos a ainsi cessé d’être un simple forum de coordination pour devenir un espace de confrontation symbolique.
La guerre, la sécurité et la souveraineté ont dominé les échanges. Plusieurs chefs d’État et ministres ont utilisé la tribune du WEF pour défendre leurs narratifs, chercher des soutiens ou, à l’inverse, dénoncer des adversaires. Dans les couloirs comme sur les estrades, le langage diplomatique s’est fait plus dur, plus direct.
Mais les luttes observées à Davos n’étaient pas uniquement interétatiques. Le Forum a aussi mis en lumière des tensions profondes entre modèles économiques et visions du monde. D’un côté, les défenseurs d’un capitalisme régulé, soucieux d’intégrer les impératifs climatiques et sociaux ; de l’autre, ceux qui prônent le retour à des logiques de puissance, de protection et de compétition assumée. Les débats sur l’intelligence artificielle, la transition énergétique ou la dette des pays du Sud ont révélé des fractures nettes entre Nord et Sud, entre économies avancées et pays vulnérables, entre promesses de solidarité et réalités de rapports de force.
La société civile et les acteurs non étatiques ont également contribué à cette transformation du WEF en arène de luttes. ONG, intellectuels, militants et entrepreneurs sociaux ont contesté, parfois frontalement, les discours officiels. À l’extérieur du périmètre sécurisé, les manifestations ont rappelé que Davos reste, pour beaucoup, le symbole d’un système mondial jugé inégalitaire et déconnecté des réalités des populations. À l’intérieur, certaines voix ont tenté de réconcilier ces critiques avec les impératifs de gouvernance globale, non sans difficulté.
Ce basculement du World Economic Forum n’est pas anodin. Il reflète un monde où les espaces traditionnels de médiation et de consensus se raréfient. Davos, autrefois lieu de synthèse et de compromis, devient le miroir d’un système international traversé par la défiance, la polarisation et la compétition. En ce sens, le Forum n’a pas tant changé de nature qu’il n’a révélé, de manière spectaculaire, l’état réel des relations internationales.
En se transformant cette année en véritable scène des luttes internationales, le WEF pose une question centrale : peut-il encore être un lieu de construction collective de solutions globales, ou n’est-il désormais qu’un théâtre où s’exposent les fractures du monde ? La réponse reste incertaine. Mais une chose est sûre : Davos 2026 aura marqué une rupture, en montrant que même les espaces les plus policés de la mondialisation ne sont plus à l’abri des conflits qui redessinent l’ordre mondial.
Gesly Sinvilier/ Le Relief


