Par Jean Wesley Pierre
PORT-AU-PRINCE, 14 janvier 2026 – Il y a un an, les premières attaques de gangs annonçaient la fin de l’ère paisible de Kenscoff. Perchée dans la fraîcheur des montagnes, cette commune qui servait de refuge à de nombreux habitants fuyant la violence de la capitale est devenue, en douze mois, un épicentre du chaos. Un bilan glaçant, dressé par le mouvement citoyen Mouvman Pou Sove Kenskòf (MSK), révèle l’ampleur de la tragédie : près de 400 personnes tuées, des centaines d’autres enlevées ou déplacées, et un tissu social et économique entièrement déchiré.
Selon le (MSK) « Mouvman pou Sove Kenskòf », l’offensive des groupes armés a fait environ 400 morts depuis son commencement. Le quartier de Bongard, en première ligne, aurait payé le plus lourd tribut avec 290 victimes. Parmi elles, cinq policiers, 20 disparus et 35 personnes enlevées. À Sourcailles, le bilan est de 51 morts, incluant des membres des forces de sécurité : trois agents de la Brigade de Sécurité des Aires Protégées (BSAP), trois brigadiers, dix policiers et trois soldats des Forces Armées d’Haïti (FADH).
Ces chiffres ne sont pas des statistiques abstraites. Ils correspondent à une réalité sanglante et continue. En février 2025, un soldat des FADH et deux agents de la BSAP ont ainsi été tués lors d’une attaque à l’aube. Fin décembre, c’est l’inspecteur responsable du commissariat de Fort-Jacques, Hold Jean Esterlin, qui a été abattu à Kenscoff, un assassinat qui a choqué l’opinion publique et mobilisé les enquêteurs de la Police Nationale.
L’objectif des assaillants va bien au-delà de la simple conquête territoriale. Il s’agit d’une stratégie délibérée pour démanteler les institutions et instiller la terreur. Les écoles et les entreprises sont des cibles privilégiées. À Bongard seulement, cinq écoles ont été pillées et trois incendiées, privant une génération d’enfants de tout avenir.
Cette offensive s’inscrit dans une logique plus large. Début 2025, les Nations Unies alertaient que Kenscoff représentait « le dernier axe routier d’accès à la métropole non contrôlé par les gangs ». Sa prise devait permettre aux groupes criminels de verrouiller complètement Port-au-Prince. L’ONU avait alors mis en garde contre un « point de non-retour » dans la crise haïtienne, un point qui semble aujourd’hui atteint dans cette commune martyre.
L’impact humanitaire est dévastateur. L’Organisation Internationale pour les Migrations (IOM) a enregistré la fuite de plus de 4 000 personnes de Kenscoff au plus fort des violences. Ces déplacés viennent grossir les rangs du million de personnes déjà contraintes de quitter leur foyer à travers le pays. Sur place, les survivants font face à une crise économique aiguë, aggravée par la destruction des commerces et l’isolement de la commune.
Face à cette situation, les autorités locales tentent de reprendre la main, parfois de manière controversée. En août 2025, la mairie de Kenscoff a imposé un contrôle strict sur toutes les activités des organisations non-gouvernementales (ONG), exigeant une autorisation préalable pour toute intervention. Une mesure justifiée par la nécessité de coordonner l’aide et de protéger la population, mais qui risque également de ralentir l’acheminement d’une assistance humanitaire pourtant vitale.
Le drame de Kenscoff est un microcosme de la tragédie nationale. Les violences, qui ont fait plus de 1 000 morts dans tout le pays sur deux mois début 2025, s’étendent désormais en province. Malgré le déploiement de la Mission Multinationale d’Appui à la Sécurité (MMAS) et les annonces de la police nationale comme l’opération ayant démantelé un poste de péage illégal à Bercy début janvier, les forces de l’ordre semblent dépassées. L’ONU estime d’ailleurs que les seuls efforts du gouvernement haïtien ne suffiront pas à réduire significativement la puissance des gangs.
Un an après la première irruption de la violence, Kenscoff est devenue le symbole d’une souveraineté étatique en lambeaux et d’une population livrée à elle-même. Alors que le processus politique de transition peine à se concrétiser, la commune autrefois paisible illustre le chemin qui reste à parcourir pour que cesse l’hémorragie et que renaisse l’espoir.
Jean Wesley Pierre / Le Relief


