Chers Ancêtres,
En ce lendemain du 222ᵉ anniversaire de l’acte fondateur par lequel vous avez brisé les chaînes de l’esclavage, de la colonisation, de la ségrégation raciale et imposé au monde l’existence d’un peuple noir libre et indépendant, je vous écris avec gravité, colère et fidélité. Fidélité à votre sacrifice, gravité face à l’état de l’État , colère devant la trahison persistante de l’idéal de 1804. Vous n’avez pas seulement vaincu la plus grande armée coloniale du monde de l’époque, celle de Napoléon ; vous avez posé les bases d’un projet politique universel fondé sur la dignité humaine, la souveraineté et la justice. Cet héritage, aujourd’hui, est méthodiquement piétiné.
Car le territoire que vous avez arraché à l’ordre esclavagiste est désormais vidé de sa substance. La souveraineté nationale est confisquée, fragmentée, marchandée. Le pays est livré à des bandes armées qui règnent par la terreur, pendant que des forces obscures, économiques, diplomatiques et financières dictent silencieusement l’agenda national. La République n’exerce plus son autorité sur son territoire ; la loi du plus fort supplante la loi commune.
Vos descendants paient le prix de cette faillite. Ils sont déplacés dans leur propre patrie, errants sur une terre pourtant conquise au prix du sang. D’autres sont contraints à l’exil volontaire , humiliés, pourchassés, niés dans leur humanité sur les routes et dans les pays mêmes qui se sont enrichis de notre histoire. Les institutions, piliers de l’État moderne que vous aviez rêvé, sont en ruine. Depuis plus d’une décennie, le processus de légitimation démocratique est paralysé, transformant l’exception en norme et la transition en système.
Dans ce chaos entretenu, une classe politique prédatrice prospère. Elle instrumentalise l’instabilité, prolonge volontairement l’impasse, pille les ressources publiques et gouverne sans mandat moral ni populaire. Pendant que le peuple survit, le pays meurt à petit feu. Ce n’est plus seulement une crise politique : c’est une trahison historique.
Chers Aïeux, nous vous interpellons aujourd’hui non par nostalgie, mais par devoir. Réveillez les consciences engourdies, secouez les lâchetés, ravivez l’esprit d’insoumission et de responsabilité. Aidez-nous à reprendre le combat inachevé, interrompu trop tôt après le 17 octobre 1806, afin de refonder l’État et la Nation dans la rigueur, la souveraineté réelle et l’intérêt collectif.
Car Haïti ne se relèvera pas par la charité ni par les tutelles, mais par un retour exigeant à l’esprit de l’Indépendance.
Pierre Josué Agénor Cadet


