Par Thomas Lalime
Le Nouvelliste Haiti, 22 décembre 2025
Intervenant au Forum mondial de la diaspora haïtienne le samedi 13 décembre 2025 à Fort Lauderdale, Michel-Ange Gédéon, ancien directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), a livré un témoignage poignant sur l’affaiblissement de l’institution policière et la dégradation continue du climat sécuritaire en Haïti. D’un ton calme et posé, la voix grave et la stature imposante, M. Gédéon a confessé se sentir redevable envers la nation d’une analyse lucide, rigoureuse et affranchie de toute rhétorique politique. La présente chronique s’inspire de son intervention au forum ainsi que des échanges qui en ont suivi.
Michel-Ange Gédéon est un policier de carrière ayant gravi tous les échelons de la PNH, jusqu’à en atteindre le sommet. Il a été nommé directeur général par intérim le 8 avril 2016, avant d’être ratifié par le Sénat de la République pour un mandat de trois ans. Issu de la 8ᵉ promotion de la PNH et gestionnaire de formation, il a successivement dirigé les commissariats de Grand-Goâve, de Carrefour et de Port-au-Prince. Il a par la suite occupé les fonctions de commissaire divisionnaire, de directeur départemental de l’Ouest, puis d’inspecteur général, avant d’accéder à la direction générale de l’institution policière.
Aujourd’hui expert des Nations Unies en matière de sécurité pour Haïti, M. Gédéon affirme avoir volontairement tenu les considérations politiques à distance durant son passage à la tête de la PNH. À l’en croire, une attitude différente lui aurait sans doute valu d’autres mandats, s’il avait cédé aux nombreuses pressions et sollicitations politiques. Son bilan fait notamment état de l’arrestation de plusieurs chefs de gangs qui dominent et paralysent aujourd’hui la zone métropolitaine. Ces opérations, souligne-t-il, étaient souvent suivies d’interventions d’autorités politiques ou des juges réclamant la libération des individus écroués.
L’épineux contrôle des frontières
Sous sa direction, soutient M. Gédéon, la PNH s’était dotée d’un Plan de développement stratégique destiné à anticiper et compenser le retrait de la force onusienne, la MINUSTAH. Ce plan visait notamment à occuper durablement les espaces aujourd’hui investis par les gangs armés. Il prévoyait une montée en puissance de l’effectif de la PNH à environ 21 000 agents afin de contenir la prolifération des foyers de banditisme armé. Or, en 2025, précise M. Gédéon, plus de 125 gangs ont été recensés, totalisant près de 30 000 hommes armés. La PNH, de son côté, ne dispose théoriquement que d’environ 11 000 policiers, globalement sous-équipés et faiblement encadrés.
Qui pis est, la PNH est confrontée à des déficits structurels qui excèdent largement son champ de compétences. À titre d’exemple, on recense près d’une centaine de points d’entrée et de sortie d’armes illégales entre Haïti et la République dominicaine, dont seulement quatre sont officiellement reconnus. Il devient dès lors pratiquement impossible de retracer les circuits de circulation des armes à feu sur le territoire national. L’acquisition légale d’armes demeure extrêmement contraignante pour la PNH, tandis que le marché informel fonctionne sans entrave au profit des gangs armés.
Ce fléau ne date pas d’hier. À son époque, Michel-Ange Gédéon avait privilégié une stratégie de régularisation des armes en circulation, en accordant moins d’importance à leur provenance qu’à l’identification et à la responsabilisation de leurs détenteurs. Cette approche visait, au moins, à instaurer un début de traçabilité et de contrôle. Avant d’être remercié par le feu président Jovenel Moïse à la tête de la PNH, l’ancien directeur général avait ainsi procédé à la légalisation d’environ 40 000 armes. À cette période, le nombre d’armes illégales en circulation était estimé à près de 200 000.
Cinq ans plus tard, la situation s’est profondément détériorée. Ce qui relevait autrefois d’un mal circonscrit s’est mué en un cancer systémique. Michel-Ange Gédéon connaît l’insécurité de l’intérieur. Il en reconnait l’odeur et en connait les rouages. Il en percevait les signes, en maîtrisait les mécanismes et en avait vu la catastrophe se dessiner bien avant qu’elle n’éclatait au grand jour. Directeur général de la PNH durant certaines des périodes les plus tumultueuses de l’histoire récente du pays, il s’était recueilli devant les tombes de braves officiers morts pour le drapeau haïtien. Il a croisé le regard de mères réclamant justice, une justice que le système, trop défaillant, est incapable de leur accorder.
Il avait essayé de limiter les dégâts. Sans succès. Ses efforts, regrette-t-il, ont été sacrifiés à l’hôtel des intérêts politiques. Certains le rendaient même responsable de l’insécurité, prétextant qu’il était d’obédience Lavalas, ayant été nommé par le président intérimaire Jocelerme Privert. Au lieu de l’épauler, le régime Tèt kale 2.0 avait jugé bon de ne pas renouveler son mandat afin de trouver des successeurs plus obéissants. Sa visite au Parlement en tenue d’agent du Bureau de lutte contre le trafic de stupéfiants (BLTS) avait irrité les parlementaires indélicats. Même les parlementaires les plus intègres n’avaient pas apprécié le geste. Et cela avait compromis sa reconduction à la tête de la PNH.
Lorsqu’il était aux commandes, souligne-t-il, la PNH faisait face à des gangs et à une criminalité encore relativement circonscrits. Le constat est aujourd’hui radicalement différent. À l’époque, les gangs fonctionnaient principalement comme des instruments au service d’acteurs politiques, économiques ou de caïds locaux. Désormais, ils ont acquis une autonomie financière et opérationnelle. Ils disposent de leurs propres sources de financement – enlèvements, extorsions, trafic d’armes et points de rançonnage – et se sont mués en véritables organisations paramilitaires, au point de remettre en cause la souveraineté même de l’État.
En conséquence, une grande partie de la population vit dans des camps de déplacés, perd leur maison, leur entreprise, voire des membres de leur famille. La diaspora, pour sa part, a cessé de rentrer au pays. Certains de ses membres ont cessé de construire des maisons de retraite dans leur vile natale. Ils se voient obligés d’envoyer de l’argent pour les funérailles de proches qu’ils ne parviennent même pas à enterrer dignement. « Vous payez un « impôt de guerre » sous forme de transferts de fonds qui vont aux ravisseurs au lieu de financer les études », regrette M. Gédéon en s’adressant aux membres de la diaspora.
Sans dissimuler son amertume face aux difficultés persistantes de la PNH à maintenir le cap, Michel-Ange Gédéon affirme néanmoins sa confiance dans l’institution. « Je connais les hommes et les femmes de la Police nationale d’Haïti. La plupart sont des patriotes. Chaque matin, ils quittent leur domicile sans savoir s’ils rentreront vivants. Mais ils sont sous-équipés, sous-payés et trop souvent abandonnés par la classe politique », confie-t-il. Et de poursuivre : « On ne résout pas une telle crise avec des slogans. Il ne suffit pas de dire que la police doit travailler davantage. Le courage seul ne suffit pas pour mener une guerre : il faut une stratégie, une logistique et, surtout, une volonté politique.»
En examinant les plans de sécurité actuels et les résolutions de l’Organisation des nations unies (ONU), M. Gédéon conclut qu’il y a une voie à suivre, mais elle est étroite. Le plan sur la table, estime-t-il, qui prévoit une mission de soutien international spécialisée travaillant avec la PNH, et non au-dessus d’elle, est la meilleure option tactique.
Pourquoi ? Parce que la PNH a besoin de souffler. Haïti, selon lui, a besoin d’une force capable d’encaisser des tirs nourris, de tenir les points stratégiques et de sécuriser les axes logistiques : ports, aéroports et autoroutes. Cela permettra à la PNH de se concentrer sur ses missions principales : police de proximité, enquêtes et renseignements. Cependant, argue-t-il, les forces internationales ne sont qu’un palliatif, pas une solution miracle. Il déclare : « la solution doit venir des Haïtiens. La solution, c’est une Police nationale haïtienne réformée, rigoureusement contrôlée et bien équipée. La solution, c’est un système judiciaire qui emprisonne réellement les criminels, afin que la police n’ait plus à arrêter cinq fois le même individu.
Le rôle stratégique de la population et de la diaspora
La diaspora a également un rôle important à jouer dans la solution au problème d’insécurité. Michel-Ange Gédéon l’affirme de façon péremptoire : « Vous, la diaspora, êtes le poumon économique d’Haïti. Mais vous devez aussi en devenir le cerveau stratégique. Je vous demande de repenser votre engagement envers la patrie.» Il prescrit une solution en trois points. D’abord, la diaspora doit cesser de financer le chaos. Ensuite, elle doit plaider pour l’équipement, pas seulement pour l’intervention. Et enfin, elle doit exiger du professionnalisme, pas des faveurs.
Sur le financement du chaos, M. Gédéon pointe du doigt certains fonds de la diaspora qui, par le passé, avait contribué à la fragmentation politique. Il précise : « Parfois, dans votre désir d’aider votre candidat ou votre région, vous financez des acteurs qui sapent les fondations de l’État central. En tant qu’ancien chef de la police, je vous le demande : examinez attentivement votre soutien. N’envoyez pas d’argent à des individus qui promettent de « nettoyer » un quartier avec des armes privées. C’est ainsi que naissent les seigneurs de guerre. Soutenez les institutions. Soutenez les hôpitaux. Soutenez les écoles. Ne soutenez pas la violence privée. »
Sur la question de l’équipement, l’ex-directeur général de la PNH est catégorique : « Lorsque vous vous adressez à Washington, Ottawa ou Paris, soyez précis. Ne vous contentez pas de dire : « Sauvez Haïti ». Dites plutôt : « La police haïtienne a besoin de véhicules blindés de transport de troupes, de drones et de radios cryptées.» Il ajoute : « Durant mon mandat, j’ai souvent été confronté à des embargos ou à des lenteurs bureaucratiques pour obtenir du matériel de base. Vous avez le pouvoir politique de lever ces blocages. Servez-vous de votre vote pour garantir que la Police nationale haïtienne dispose d’outils nécessaires pour lutter efficacement. »
En matière de professionnalisme, M. Gédéon déplore qu’il soit trop fréquent que des individus sollicitent le directeur général pour obtenir des faveurs : « Aidez mon cousin », « Libérez cette personne ». Un comportement qui nourrit l’impunité. Pour y remédier, l’ancien directeur général propose plusieurs pistes : « Nous devons instaurer une culture où la police est respectée et non instrumentalisée. Soutenez le processus de vérification des antécédents. Si un agent corrompu est renvoyé, ne le défendez pas sous prétexte qu’il vient de votre village. Pour bâtir une force de police intègre, nous avons besoin du soutien de la diaspora afin d’assurer une stricte responsabilisation, même si cela s’avère difficile. »
Michel-Ange Gédéon lance un vibrant appel au devoir citoyen. Au cours de sa carrière, il affirme avoir été témoin « du pire de l’être humain, mais aussi du meilleur ». Dans cette seconde catégorie, il évoque : « J’ai vu des policiers partager leur maigre repas avec des enfants de la rue. J’ai vu des communautés se mobiliser pour protéger leur quartier. » Il reconnaît lui-même avoir parfois partagé une partie de son salaire avec des informateurs afin d’obtenir des renseignements permettant de contrecarrer l’action des bandits armés.
M. Gédéon plaide pour un appui résolu aux policiers intègres qui, malgré l’adversité, continuent de faire respecter la loi. Il exhorte les citoyens honnêtes à se faire les porte-voix de la raison, de l’unité et d’un soutien responsable et structuré aux forces de l’ordre. Convaincu que « nous pouvons encore sécuriser le pays, rouvrir les routes et permettre à chacun de rentrer chez soi en toute sécurité », il avertit toutefois que cet objectif restera hors de portée tant que prévaudront les divisions entre les acteurs clés. Rien ne sera possible non plus sans l’engagement et la collaboration de chaque citoyen.
C’est dans cet esprit qu’il appelle à une mobilisation collective, fondée sur le professionnalisme, une stratégie efficace et le patriotisme, afin de ramener durablement la paix en Haïti. Une paix indispensable à l’organisation d’élections crédibles, au rétablissement de l’ordre constitutionnel, à l’instauration d’une stabilité politique durable et à l’amorce de la relance économique.


