Carel, je ne l’ai presque jamais fréquenté. Une seule rencontre, furtive, lors d’une activité organisée par Altema Jean-Marie autour de la musique et de la technologie. Je me souviens surtout de son regard : un regard « business wide », structuré, orienté vers l’efficacité. J’avais alors glissé une remarque, presque instinctive, du côté de l’État, du rôle public, de ce que la puissance collective devait encore assumer. Deux visions qui se croisent sans se contredire : l’une portée par l’initiative individuelle, l’autre par la responsabilité commune.
Ce que j’ai toujours reconnu en lui, c’est cette manière d’être en lutte avec la vie. Il soigne ses mots. Il parle avec maîtrise, avec cette intelligence de l’oral qui capte, retient, convainc. Cela n’est pas anodin. Dans un pays où l’on parle beaucoup mais où l’on dit peu, son rapport à la parole est une discipline. Un art. Un travail. Et l’industrie musicale haïtienne aurait sans doute gagné si d’autres animateurs avaient compris que le langage est aussi un capital culturel, symbolique, politique.
Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas de lui. Il ne s’agit jamais vraiment d’un homme. Il s’agit d’un peuple.
Je ne parlerai pas du pénal. Ce serait trop facile, trop court, trop commode. Mais sur la question migratoire, sur ce que vivent les Haïtiens aux frontières, dans les couloirs administratifs, dans l’attente interminable de papiers qui décident de la dignité, c’est fou. Et c’est révoltant. Non parce que la loi existe, toute société en a besoin, mais parce que l’injustice est devenue systémique, presque mécanique, déshumanisée.
Ce que nous voyons, ce n’est pas le destin singulier de Carel. C’est le prix collectif d’une démesure ancienne, historique, accumulée.
Un peuple qui paie encore, dans sa chair, ses audaces fondatrices, ses ruptures radicales, ses libertés trop tôt conquises pour un monde qui ne les a jamais vraiment pardonnées.
On ne peut pas éternellement survivre hors du pays.
On ne peut pas demander à une nation de se tenir debout quand elle n’a même plus l’espace pour rêver.
Il faut faire pays. Faire pays pour rêver. Faire pays pour donner du champ,du vrai ,à tous ces Haïtiens qui ne demandent qu’une chose profondément subversive : y vivre. Dignement. Chez eux.
Et tant que cette possibilité restera confisquée, chaque destin individuel deviendra un miroir cruel de notre échec collectif.
Puisse Carel s’en servir de cette épreuve comme une véritable initiation afin de continuer à donner le meilleur de lui-même !
Yves Lafortune, Miami le 26 Décembre 2025


