J’avais 7 ans environ quand j’ai vu un enfant jouer avec un cochon à la ravine Orphelin. Depuis, je m’étais promis de bâtir une maison pour les enfants, une vraie, avec des murs plus solides que les discours, pour qu’ils ne jouent plus avec des cochons, pour qu’ils jouent avec l’enfance. Mais je n’ai pas pu. Parce qu’ici, même les promesses se font kidnapper.
Le pays avait pourtant tout pour se tenir debout. Pour la première fois, comme le blanc le voulait, toutes les chapelles politiques se sont alignées comme un chœur docile. Un médecin pour ausculter la misère sans la soigner, un avocat pour plaider l’injustice avec élégance, un sociologue pour nommer la chute, un ingénieur pour calculer l’effondrement, un architecte pour dessiner des ruines propres, un homme d’affaires pour transformer le désastre en opportunité.
Et voilà qu’en guise de Noël, ils se signent un décret. Un papier bien plié, un cadeau institutionnel, un ruban légal serré autour de la gorge du peuple. Pas de pain. Pas de sécurité. Pas de justice. Mais un décret.
Merde au peuple… non pas comme une insulte vulgaire, mais comme une politique assumée. Propre. Signée. Datée.
Noël en Haïti n’est plus une fête, c’est un constat : on distribue des textes là où il faudrait distribuer des vies réparées. Joyeux Noël, bon Makaya. Que la colère reste lucide. Que la mémoire refuse l’amnésie. Et que l’enfant de la Ravine Orphelin cesse un jour d’être une métaphore pour devenir un avenir.
Daniel m’a rapporté des feuilles. Je les complète avec du basilic trouvé dans un botanica tout près. Nathalie y a mis trois pincée de terre. Il n’y a pas d’orange ; je prendrai du citron brûlé.
Gade w pétwo way,
mpaka travay way,
m ta fè lòbèy, mpaka fè lòbèy !
Joyeux Noël. Bon Makaya
Yves Lafortune, Port St Lucie


