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Le Conseil Prรฉsidentiel de Transition et le gouvernement haรฏtien sโapprรชtent ร publier dans le journal officiel Le Moniteur ce quโils nomment un ยซ dรฉcret encadrant lโexercice de la libertรฉ dโexpression et portant prรฉvention et rรฉpression des dรฉlits de diffamation et de presse ยป. Le besoin dโune telle rรฉgulation est รฉvident et urgent, mais si le document est publiรฉ tel que jโai pu le consulter, il sera matiรจre ร scandale. Son analyse exige rigueur, mรฉthode et sens des principes. Elle appelle surtout une lecture progressive. Commenรงons donc par le commencement : le Chapitre 1er, intitulรฉ ยซ Objet et dรฉfinitions ยป.
Dรจs lโarticle premier, le projet de dรฉcret installe une ambiguรฏtรฉ lourde de consรฉquences. Il prรฉtend encadrer lโexercice de la libertรฉ dโexpression tout en organisant la prรฉvention et la rรฉpression des dรฉlits de presse. Cette formulation place sur un mรชme plan un droit fondamental et les mรฉcanismes destinรฉs ร en sanctionner les abus. Or, dans toute dรฉmocratie constitutionnelle, la libertรฉ dโexpression constitue un principe structurant, non une tolรฉrance administrative. La prรฉsenter dโemblรฉe comme un espace ร encadrer traduit une philosophie de mรฉfiance qui traverse lโensemble du texte et en oriente silencieusement lโรฉconomie gรฉnรฉrale.
Cโest toutefois dans la dรฉfinition du journaliste que cette orientation apparaรฎt avec le plus de nettetรฉ. En subordonnant lโexercice du journalisme ร une activitรฉ rรฉmunรฉrรฉe, continue et exercรฉe sur la base dโune licence administrative, le projet de dรฉcret confond deux rรฉalitรฉs distinctes : le mรฉtier de journaliste et le statut de journaliste professionnel. Cette confusion nโest pas anodine. Elle dรฉplace la source de lรฉgitimitรฉ du journalisme, en la faisant dรฉpendre non plus de la compรฉtence et de lโรฉthique professionnelle, mais dโune reconnaissance administrative prรฉalable.
Le mรฉtier de journaliste est comparable, dans sa nature, ร celui de mรฉdecin ou dโavocat. Il sโagit dโune activitรฉ professionnelle fondรฉe sur des compรฉtences, une formation ou une expรฉrience reconnue, et sur une dรฉontologie propre. Le journalisme constitue un mรฉtier intellectuel et social dont la finalitรฉ rรฉside dans la recherche, la vรฉrification, lโanalyse et la diffusion dโinformations dโintรฉrรชt public. Sa lรฉgitimitรฉ ne procรจde ni dโune nomination ni dโune licence administrative, mais de la qualification, de lโindรฉpendance intellectuelle et de la responsabilitรฉ de celui qui lโexerce. Lโรtat peut reconnaรฎtre ce mรฉtier et en fixer les principes gรฉnรฉraux, mais il ne saurait conditionner lโexistence du mรฉtier ร une autorisation administrative sans porter atteinte ร la libertรฉ constitutionnelle de la presse.
Le statut de journaliste professionnel, en revanche, renvoie ร une modalitรฉ particuliรจre dโexercice du mรฉtier. Il dรฉsigne celui qui pratique le journalisme comme principale activitรฉ rรฉmunรฉrรฉe, au regard des dรฉclarations et obligations fiscales, soit au sein dโun organe de presse constituรฉ, soit de maniรจre indรฉpendante, notamment en freelance, selon des normes lรฉgales et dรฉontologiques รฉtablies. Ce statut peut ouvrir droit ร des protections spรฉcifiques ou ร des garanties particuliรจres, notamment une carte de presse rรฉgulรฉe.
Cโest prรฉcisรฉment ร ce stade quโaurait dรป รชtre introduite la notion dโincompatibilitรฉ. Plutรดt que dโimposer une licence administrative, une rรฉgulation cohรฉrente consisterait ร interdire le cumul du mรฉtier de journaliste avec certaines fonctions ou activitรฉs incompatibles avec lโindรฉpendance รฉditoriale. Lโexercice simultanรฉ de responsabilitรฉs politiques exรฉcutives, de fonctions judiciaires, de postes de commandement dans les forces de sรฉcuritรฉ ou de charges administratives dรฉcisionnelles constitue, par nature, un conflit dโintรฉrรชts avec le journalisme. Cette approche protรจge lโintรฉrรชt gรฉnรฉral sans administrer la parole.
La confusion conceptuelle se prolonge et sโaggrave dans les dรฉfinitions relatives aux mรฉdias, aux mรฉdias en ligne, aux rรฉseaux sociaux et aux plateformes numรฉriques. Pris isolรฉment, chacun semble descriptif. Pris ensemble, ils traduisent surtout une approche conceptuelle imprรฉcise, qui empile des termes sans en organiser la logique. Le projet de dรฉcret dรฉcrit des objets sans expliquer ce quโils sont fondamentalement ni comment ils se distinguent les uns des autres.
La dรฉfinition des mรฉdias constitue la premiรจre source de confusion. Le projet de dรฉcret ne part pas de lโessentiel. Un mรฉdia est dโabord un dispositif de communication, une structure qui permet la transmission dโun message entre un รฉmetteur et un rรฉcepteur. Cette fonction de mรฉdiation nโest jamais clairement posรฉe. ร la place, la dรฉfinition mรฉlange supports techniques, institutions et contenus, ce qui rend le concept trop large pour รชtre rรฉellement informatif. Sans ce point de dรฉpart fonctionnel, le mot ยซ mรฉdia ยป reste un terme vague susceptible de dรฉsigner presque tout.
Dans cette continuitรฉ, le mรฉdia en ligne doit รชtre dรฉfini avant tout par son support technique. Il dรฉsigne tout dispositif de diffusion de contenus accessibles au public dont la mise en circulation repose principalement sur des infrastructures numรฉriques, indรฉpendamment de la nature des contenus publiรฉs ou du statut de leurs auteurs. Le critรจre dรฉterminant nโest donc ni lโorganisation รฉditoriale ni la finalitรฉ journalistique, mais lโusage du rรฉseau numรฉrique comme vecteur principal de transmission. Cette dรฉfinition permet dโenglober des rรฉalitรฉs diverses, allant des sites dโinformation structurรฉs aux espaces de publication non รฉditorialisรฉs, sans les confondre juridiquement. La qualification dโorgane de presse, lorsquโelle est pertinente, doit รชtre apprรฉciรฉe ultรฉrieurement ร partir de critรจres distincts tenant ร lโactivitรฉ exercรฉe, ร la responsabilitรฉ de publication et ร la dรฉontologie professionnelle. ร dรฉfaut de cette hiรฉrarchisation, le projet de dรฉcret assimile toute diffusion numรฉrique ร une activitรฉ de presse, avec des consรฉquences directes sur la libertรฉ dโexpression en ligne.
La confusion sโaggrave avec lโusage indistinct des notions de ยซ mรฉdias sociaux ยป, de ยซ rรฉseaux sociaux ยป et, par extension implicite, de ce quโil conviendrait plus rigoureusement dโappeler des rรฉseaux sociaux numรฉriques. Cette indistinction signale une faiblesse conceptuelle structurelle. Un mรฉdia, quโil soit matรฉriel ou numรฉrique, possรจde en lui-mรชme une vocation sociale intrinsรจque : il constitue, par nature, un dispositif de mise en relation, de circulation et de partage de messages dans lโespace public. Lโadjonction de lโadjectif ยซ social ยป au mot mรฉdia nโapporte donc aucune prรฉcision conceptuelle dรฉterminante. Lโexpression ยซ mรฉdias sociaux ยป relรจve davantage dโun usage lexical issu du langage courant ou du marketing numรฉrique que dโune catรฉgorie intellectuellement opรฉratoire. Dans un texte de dรฉfinition, elle introduit une redondance sรฉmantique qui obscurcit la comprรฉhension au lieu de la clarifier.
La notion de ยซ rรฉseaux sociaux ยป appelle, quant ร elle, une distinction plus rigoureuse encore. Le terme ne renvoie pas exclusivement, ni mรชme principalement, ร une activitรฉ exercรฉe sur Internet. Un rรฉseau social dรฉsigne avant tout une rรฉalitรฉ humaine et sociologique : un ensemble de relations structurรฉes entre des individus ou des groupes, fondรฉes sur des liens sociaux, culturels, รฉconomiques ou symboliques. Ces rรฉseaux existent indรฉpendamment de tout dispositif technique et leur antรฉrioritรฉ historique demeure incontestable. Ils constituent une forme fondamentale dโorganisation du social, qui prรฉcรจde et dรฉpasse largement les outils numรฉriques contemporains.
Les dispositifs numรฉriques communรฉment qualifiรฉs de ยซ rรฉseaux sociaux ยป correspondent plus prรฉcisรฉment ร ce quโil conviendrait dโappeler des rรฉseaux sociaux numรฉriques. Il sโagit dโenvironnements techniques qui donnent une forme mรฉdiatisรฉe, visible et extensible ร des rรฉseaux humains prรฉexistants, ou qui en permettent la reconfiguration par lโoutil, sans jamais se confondre avec la rรฉalitรฉ sociale des relations quโils rendent perceptibles. Le numรฉrique nโy crรฉe pas le rรฉseau ; il en modifie les modalitรฉs dโexpression, de circulation et de visibilitรฉ.
La plateforme numรฉrique, enfin, doit รชtre comprise dans son sens conceptuel de plateforme. Elle nโest ni un contenu, ni un mรฉdia au sens strict, ni un rรฉseau en soi. Elle constitue une infrastructure. Une plateforme numรฉrique est un environnement technique qui permet lโintermรฉdiation entre des acteurs, des contenus et des usages. Elle fournit les conditions matรฉrielles et logicielles de lโhรฉbergement, de lโorganisation, de la mise en relation et de la circulation des informations. Ce qui la dรฉfinit, ce nโest pas la nature des contenus qui y transitent, mais la fonction dโorchestration des flux et des interactions. La plateforme constitue le support sur lequel peuvent se dรฉployer des mรฉdias, y compris des mรฉdias sociaux, et au sein duquel peuvent sโinscrire des rรฉseaux sociaux humains.
Dans lโensemble, ces dรฉfinitions donnent lโimpression dโune modernitรฉ lexicale sans vรฉritable clarification conceptuelle. Le projet de dรฉcret ne distingue pas clairement entre mรฉdiation, production de contenu, diffusion technique et interaction sociale. Cette imprรฉcision affaiblit la comprรฉhension de lโespace mรฉdiatique dรจs le dรฉpart et rend toute rรฉflexion ultรฉrieure confuse. Une dรฉfinition utile doit รฉclairer.
Ainsi, prรฉsentรฉ comme purement introductif, le Chapitre Ier constitue en rรฉalitรฉ le socle idรฉologique du projet de dรฉcret. En redรฉfinissant les catรฉgories de la parole publique sans rigueur conceptuelle et en introduisant la logique de la licence administrative lร oรน devrait prรฉvaloir la libertรฉ professionnelle, le texte modifie silencieusement lโรฉquilibre entre libertรฉ, responsabilitรฉ et pouvoir.
18 dรฉcembre 2025
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