Par Jean Wesley Pierre
Dans une salle comble, le mouvement « Lapè Pou Ayiti » a présenté ce mardi 16 décembre 2025, date symbolique du 35e anniversaire des premières élections démocratiques en Haïti, un document stratégique d’une ampleur inédite.
Bien plus qu’un simple plan de sortie de crise, ce manifeste propose une refonte radicale de la gouvernance haïtienne, articulée autour d’une méthodologie concrète pour installer un gouvernement de consensus en 2026 et d’une critique frontale du modèle politique en vigueur depuis la chute de la dictature.
Un nouveau projet national
L’événement, présenté comme une conférence de presse, a rapidement pris la forme d’une assemblée politique. La présence d’anciens parlementaires comme Francenet Denius, de représentants des secteurs vodou et des femmes, et de militants d’horizons divers, dont Nicolson « Bab » Pierre, issu de l’opposition radicale « Pitit Desalin » a démontré la volonté du mouvement de constituer une large coalition transversale.
Le cœur de la présentation a été la lecture et l’explication d’un manifeste intitulé « Proposition méthodologique/ultime de sortie de crise pour Haïti ».
Ce document, divisé en deux parties principales, se fixe un horizon clair : la fin de la transition actuelle et l’installation d’un nouvel exécutif consensuel à l’expiration de l’accord du 3 avril 2024, soit en 2026.
Première partie : Un plan sécuritaire détaillé et intégré
Face à l’urgence, la première moitié du document est entièrement consacrée à une stratégie de sécurité opérationnelle. Elle va au-delà des appels généraux au désarmement et propose un enchaînement logique de mesures :
- Cartographie et neutralisation ciblée : Identification précise des gangs et opérations menées par des unités mixtes (PNH, FAd’H, FRG) par zones prioritaires, avec création de couloirs humanitaires.
- Désarmement et réinsertion sous conditions : Le document prône un « débat national de sécurité » strictement encadré pour discuter de la réintégration, sous conditions sévères, de jeunes enrôlés de force, tout en excluant toute négociation politique avec les chefs de gangs.
- Rétablissement physique et social du pays : Le plan détaille la sécurisation des axes routiers, le retour accompagné des déplacés internes avec un volet de dédommagement, et la création d’un Comité national de sécurité pour la coordination.
L’objectif affiché est de créer les conditions minimales de sécurité pour toute démarche politique future, y compris la tenue d’élections.
Deuxième partie : Une méthodologie politique qui fusionne toutes les propositions
La seconde partie est une innovation procédurale. Constatant la prolifération des initiatives concurrentes (Accord du 3 avril, consensus du 21 décembre, Accord-40, etc.), le mouvement « Lapè Pou Ayiti » ne propose pas une énième solution, mais une méthodologie pour les fusionner.
Le mécanisme central est la création d’une commission de médiation de cinq membres, issus de la société civile (religions, presse, droits humains, université, Convention Patriotique), avec l’OEA et la CARICOM comme observateurs.
Sa mission serait de faciliter un dialogue national inclusif pour :
- Discuter et synthétiser toutes les propositions existantes.
- Désigner, par consensus, les figures d’un gouvernement d’union dont la légitimité découlerait de ce processus, et non d’un accord élitiste restreint.
- Élaborer une feuille de route claire jusqu’en 2026.
Un diagnostic radical : la remise en cause de la démocratie électorale importée
L’élément le plus polémique du manifeste est son diagnostic historique et politique. Les discours, notamment celui de Sheilla Martiné, et le texte lui-même, développent une critique systématique du système hérité de 1986. Les arguments clés sont :
- L’échec économique et social : La démocratie électorale n’a pas produit le développement mais a institutionnalisé une fracture sociale abyssale.
- Le coût absurde de la ritualisation électorale : Le document cite les 56 millions de dollars dépensés en 2016 pour des élections n’ayant conduit qu’à une paralysie plus grande.
- La perte de souveraineté : Il dénonce un État « sous tutelle » d’experts étrangers et d’ONG, où la corruption locale sert de bouc émissaire pour masquer une dépendance structurelle.
- Un appel à un nouveau modèle : Le manifeste appelle à inventer un modèle de gouvernance « adapté aux réalités haïtiennes », plaçant le développement et la souveraineté effective au-dessus du « fétichisme électoral ».
Entre pragmatisme et révolution conceptuelle
La proposition du mouvement « Lapè Pou Ayiti » est à la fois pragmatique dans sa méthode et révolutionnaire dans son ambition. Son plan sécuritaire détaillé répond à une attente immédiate. Sa commission de médiation offre une porte de sortie procédurale à l’impasse actuelle.
Cependant, son succès repose sur des défis majeurs :
- L’acceptation par les acteurs en place : Les signataires de l’accord du 3 avril 2024 accepteront-ils de voir leur mandat redéfini par un processus plus large ?
- La réaction des partenaires internationaux : Comment réagiront-ils à un diagnostic qui remet explicitement en cause leur cadre d’action et prône une souveraineté sans concession ?
- La faisabilité du nouveau modèle : La critique du système est forte, mais les contours du modèle de gouvernance alternatif restent à définir concrètement.
En choisissant la date anniversaire du 16 décembre 1990, le mouvement « Lapè Pou Ayiti » a délibérément placé son initiative sous le signe d’une refondation historique.
Que l’on perçoive son manifeste comme une provocation salutaire ou une utopie irréaliste, il a le mérite de poser, avec une clarté rare, les questions fondamentales sur l’impasse politique, la souveraineté perdue et le coût d’un système à bout de souffle. La conférence de presse de ce mardi 16 décembre n’était peut-être que le premier acte d’un débat bien plus vaste sur l’avenir constitutionnel et politique d’Haïti.


