Par Pierre Josué Agénor Cadet
L’un des travers récurrents de la littérature politico-historique haïtienne réside dans l’usage immodéré de concepts mal définis, souvent plaqués sur notre passé pour lui donner l’apparence d’une systématisation qui n’a jamais existé. Le terme » dessalinisme » s’inscrit pleinement dans cette dérive. Il est abondamment mobilisé par nombre de professeurs de sciences sociales, d’intellectuels, d’orateurs et de commentateurs qui, cherchant à caractériser la posture politique de Jean-Jacques Dessalines, procèdent en réalité à une reconstruction artificielle d’un système doctrinal que l’Empereur n’a jamais formulé.
Dessalines, le père de notre ndépendance , n’a jamais élaboré une pensée politique structurée au sens doctrinal du terme. Il ne nous a laissé ni traité, ni manifeste, ni corpus théorique ordonné. Ce qui s’exprime dans sa conduite politique relève davantage d’une philosophie politique, c’est-à-dire une vision du monde, une orientation fondamentale guidée par son expérience de la servitude, de la guerre de libération et de l’impératif de souveraineté totale du peuple noir d’Haïti.
Ainsi, parler de » dessalinisme » revient à projeter sur Dessalines un système idéologique rigide qu’il n’a jamais revendiqué. Le suffixe -isme implique la présence d’une école, d’un courant intellectuel formalisé, d’une doctrine transmissible et reproductible. Rien de tout cela ne correspond à l’héritage laissé par le Père fondateur.
En revanche, il est non seulement possible, mais historiquement rigoureux, d’évoquer l’idéal dessalinien, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs et orientations qui ont guidé son action : l’intransigeance souverainiste, la défense absolue de la liberté, la lutte contre toute forme de domination étrangère, la protection des anciens esclaves contre le retour de l’ordre colonial, et la création d’un État fondé sur la dignité humaine ; ou encore le nationalisme dessalinien, entendu comme l’expression la plus radicale de la volonté de souveraineté haïtienne au lendemain de la Geste de 1804.
Ces formulations, à la différence du » dessalinisme » , ne prétendent pas transformer cette philosophie en doctrine systématisée. Elles reconnaissent la portée, la cohérence et la profondeur de la vision dessalinienne sans lui attribuer une architecture idéologique qui n’a jamais existé.
Dessalines fut un homme d’action, un révolutionnaire, un stratège politique, un nationaliste, un visionnaire de la liberté, mais pas un théoricien au sens classique du terme. Sa postérité est immense, son influence traversante, mais elle ne se décline pas en » isme » . On peut donc parler d’une tradition dessalinienne, d’un imaginaire politique inspiré de son projet, mais non d’un » dessalinisme » .
En résumé , rétablir cette nuance n’est pas un simple débat lexical. Il s’agit de mieux comprendre la nature de notre héritage politique et d’éviter de figer la pensée de Dessalines dans des catégories inadaptées. L’idéal dessalinien est vivant, dynamique et fondateur. Le » dessalinisme » , lui, n’existe pas.
Pierre Josué Agénor Cadet


