Par Pierre Josué Agénor Cadet
L’engagement d’Haïti dans la Seconde Guerre mondiale constitue un épisode significatif, mais peu étudié, de la diplomatie haïtienne du XXᵉ siècle. La décision du président Antoine Louis Léocardie Élie Lescot, prise le lendemain même du jour qui suivit l’attaque japonaise contre Pearl Harbor le 7 décembre 1941, s’inscrit dans un contexte international marqué par le conflit entre puissances totalitaires et démocraties libérales, mais aussi dans un cadre interaméricain où la position des États-Unis demeurait déterminante. Analyser cet événement nécessite de le replacer à la fois dans les structures géopolitiques de l’époque et dans les contraintes institutionnelles propres à Haïti, encore imprégné de l’héritage de l’occupation américaine (1915-1934).
À partir du 8 décembre 1941, Lescot réclama et obtint l’autorisation de l’Assemblée nationale d’entrer en guerre contre le Japon. L’état de siège fut alors décrété sur tout le territoire.Puis les 12 et 14 décembre , le gouvernement étendit cette déclaration aux autres puissances de l’Axe : Allemagne, Italie, Hongrie, Bulgarie et Roumanie. Ce positionnement rapide ne peut être interprété uniquement comme un alignement mécanique sur Washington. Il relève également d’une stratégie diplomatique destinée à renforcer la visibilité internationale d’Haïti et à rappeler l’attachement historique du pays aux principes de liberté et d’autodétermination. Dans un système international polarisé, les États du Sud cherchaient souvent à consolider leur rôle par des gestes symboliques qui les intégraient davantage au camp des puissances dominantes.
Les conséquences internes de cette décision furent notables. Les décrets-lois de 1942 ordonnèrent la séquestration et la liquidation des biens des ressortissants des pays considérés comme ennemis, suivies d’arrestation et d’empoisonnement au Fort National avant des déportations vers les États-Unis. Ces mesures, conformes au droit international de la guerre, illustrent la participation d’Haïti à l’effort collectif des nations alliées, malgré l’absence de forces armées pouvant intervenir directement sur les champs de bataille. En 1944, l’État haïtien déclara ces biens comme propriétés nationales, consolidant ainsi son contrôle administratif dans un contexte d’exception.
La fin du conflit fut accueillie en Haïti avec enthousiasme, traduisant la perception d’une victoire des valeurs démocratiques. Une institution nouvelle, le Corps d’Aviation de la Garde d’Haïti, fut créée le 16 octobre 1945 disposant de six avions et de pilotes haitiens, marquant un effort de modernisation militaire. Le président Lescot remit à Randolph Burgess un chèque d’un million de dollars symbolisant la contribution financière du pays à l’effort de guerre des Alliés. Cette valeur fut placée dans les bons du Trésor américain.
L’entrée d’Haïti dans la Seconde Guerre mondiale révèle la manière dont un État en développement, placé dans un système international hiérarchisé, tente de concilier ses valeurs, ses intérêts et ses contraintes stratégiques. Loin d’être un simple acte d’alignement, cette décision témoigne de la recherche d’une place plus affirmée dans l’ordre interaméricain et dans le concert des nations.
Pierre Josué Agénor Cadet


