Par Pierre Josué Agénor Cadet
Haïti, première République noire et symbole universel de lutte contre l’oppression, a marqué l’histoire contemporaine par un soutien concret à de nombreux peuples en quête de liberté : de la Grèce à l’Amérique latine, du Congo à la République dominicaine, en passant par les États-Unis d’Amérique. Pourtant, ces derniers semblent aujourd’hui adopter à l’égard d’Haïti une posture oscillant entre méfiance, humiliation et volonté d’isolement. Dès lors, une question fondamentale surgit : les États-Unis ont-ils oublié la contribution décisive des Grenadiers et des Chasseurs Volontaires de Saint-Domingue à leur propre indépendance ?
Un contexte géopolitique déterminant
En 1779, alors que la France soutient militairement les insurgés des treize colonies anglaises contre la Grande-Bretagne, Saint-Domingue, la plus riche colonie française du monde à l’époque, sert de base arrière stratégique dans la Caraïbe.
Le gouverneur de la colonie organise alors une vaste opération de renfort destinée à appuyer la campagne franco-américaine dans le Sud des États-Unis.
C’est dans cette dynamique qu’on lève deux unités militaires à Saint-Domingue : Le Corps des Grenadiers Volontaires, composé de blancs et le Corps des Chasseurs Volontaires, formé d’indigènes majoritairement noirs, issus des milices urbaines du Cap-Français, de Port-au-Prince et des Cayes.
Cette présence de soldats noirs, futurs Haïtiens au cœur d’une guerre pour la liberté d’un autre peuple, n’est pas seulement un fait militaire : elle constitue un moment fondateur dans l’histoire transatlantique des combats pour l’émancipation.
L’expédition de Géorgie et la bataille de Savannah
Placés sous les ordres du colonel Armand de Kerlern et intégrés aux troupes du général français Charles Hector, comte d’Estaing, les Chasseurs Volontaires, 1 030 hommes selon Louis Mercier, près de 600 selon d’autres sources, quittent la rade du Cap le 15 août 1779 en direction de la Géorgie. On retrouve parmi eux un adolescent de douze ans, futur géant de l’histoire d’Haïti : Henri Christophe.
Le 9 octobre 1779, l’assaut franco-américain contre Savannah, ville stratégique de Georgie, tenue par les Britanniques depuis 1778, s’engage. Les unités de Saint-Domingue forment l’avant-garde, exécutant un assaut frontal contre des positions anglaises lourdement fortifiées. Cet épisode constitue l’une des opérations les plus meurtrières de la guerre. Les témoignages concordent : Les Chasseurs Volontaires combattirent avec une bravoure exceptionnelle. Henri Christophe y fut grièvement blessé, mais versa avec fierté son sang pour la défense de la liberté.
Les troupes dominguoises se distinguèrent également plus tard à Pensacola et Yorktown, contribuant directement au triomphe final contre la Grande-Bretagne. Il s’agit donc non seulement d’un engagement militaire, mais d’un acte de solidarité historique ayant pesé dans la naissance des États-Unis comme premier État indépendant du Nouveau Monde.
Entre mémoire sélective et ingratitude géopolitique
Face à cet apport indéniable, on peut s’interroger sur la logique actuelle de la politique américaine à l’égard d’Haïti, marquée par un interventionnisme souvent maladroit, une tendance récurrente à dicter les choix politiques haïtiens, des mesures migratoires contre les Haïtiens, des pressions diplomatiques et économiques, et un discours implicite qui dénie à Haïti sa pleine souveraineté.
Cette attitude contraste profondément avec l’histoire.Comment un pays peut-il oublier que le sol même de sa liberté est imbibé du sang de ceux qui deviendront plus tard les Haïtiens ?Il ne s’agit pas de réclamer un “dû”, mais de rappeler une vérité historique que l’on occulte trop souvent dans les récits officiels américains.
La participation des soldats noirs de Saint-Domingue à la guerre d’indépendance américaine démontre clairement l’ancienneté des relations entre les deux nations, relations marquées au départ par la coopération et la fraternité pour la liberté , avant d’être déformées par les impératifs impérialistes des XIXe, XXe et XXIe siècle.
Si l’ingratitude peut se discuter, l’amnésie, elle, semble certaine. Pour- tant, reconnaître cette mémoire partagée pourrait constituer un point de départ pour refonder des relations plus équilibrées entre Haïti et les États-Unis.
L’histoire enseigne que les peuples se grandissent lorsqu’ils honorent la vérité. Or, la vérité est simple : Haïti a contribué à forger la liberté américaine. Oublier cela revient à nier un pan essentiel de la genèse même des États-Unis.
Pierre Josué Agénor Cadet


