SANTIAGO, République Dominicaine.— La mort tragique de la jeune écolière haïtienne Stephora Anne-Mircie Joseph, 11 ans, survenue lors d’une sortie scolaire en République dominicaine, dépasse désormais le cadre d’un simple fait divers. Alors que la justice dominicaine a procédé à plusieurs arrestations pour négligence grave, l’affaire met crûment en lumière les profondes tensions politiques, sociales et historiques qui continuent de marquer les relations entre Haïti et son voisin oriental.
En effet, le 14 novembre 2025, Stephora participait à une excursion organisée par le Colegio Leonardo Da Vinci, dans la région de Santiago. Selon les éléments officiels, l’enfant a été retrouvée morte par noyade dans une piscine de l’Hacienda Los Caballos. Les premières investigations ont révélé une série de manquements graves aux normes élémentaires de sécurité: absence de sauveteur, défaut de surveillance adéquate, méconnaissance du niveau de nage des élèves et manque total d’équipements de prévention.
Ces éléments ont conduit le parquet de Santiago à procéder, début décembre, à l’arrestation de quatre responsables de l’établissement scolaire, poursuivies pour homicide involontaire ou négligence grave. Les autorités judiciaires ont requis des mesures coercitives particulièrement lourdes, dont une caution estimée à 50 millions de pesos dominicains pour chacune des personnes inculpées, signe de la gravité accordée au dossier.
Une affaire judiciaire sous haute tension sociale
Au-delà de la procédure pénale, l’affaire Stephora suscite une émotion profonde au sein de la communauté haïtienne en République dominicaine et bien au-delà. Des zones d’ombre persistent, notamment autour de témoignages non encore confirmés publiquement évoquant une interaction violente avec d’autres élèves avant la noyade. Faute de preuves formellement établies à ce stade, la justice dominicaine s’en tient à la thèse de la négligence, tout en poursuivant l’enquête.
Cette prudence judiciaire contraste toutefois avec la méfiance d’une partie de l’opinion haïtienne, qui redoute un traitement inéquitable du dossier, dans un contexte où les Haïtiens en République dominicaine dénoncent régulièrement discriminations, violences et absence de protection institutionnelle.
Un événement révélateur d’une relation bilatérale fragilisée
La mort de Stephora intervient dans un climat diplomatique déjà extrêmement sensible entre Port-au-Prince et Saint-Domingue. Les différends autour de la migration, des expulsions massives de ressortissants haïtiens, de la construction du canal sur la rivière Massacre et des discours nationalistes anti-haïtiens ont durablement tendu les relations entre les deux pays.
Dans ce contexte, chaque affaire impliquant un citoyen haïtien, a fortiori un enfant, prend une dimension politique. Le Conseil présidentiel de transition (CPT) d’Haïti a officiellement demandé une enquête soi-disant diligente, impartiale et transparente, tandis que l’ambassade d’Haïti en République dominicaine affirme suivre de près le dossier et accompagner la famille endeuillée.
De son côté, le président dominicain Luis Abinader a promis que l’enquête se déroulerait sans interférences ni pressions, une déclaration accueillie avec prudence par les organisations de défense des droits humains.
Entre justice, mémoire et responsabilité régionale; au-delà du drame
L’affaire Stephora pose une question plus large: celle de la sécurité et de la dignité des enfants haïtiens scolarisés ou vivant en République dominicaine, dans un pays où les rapports sociaux restent profondément marqués par l’histoire, les préjugés et les crispations identitaires.
Si la justice dominicaine parvient à établir clairement les responsabilités et à sanctionner les fautes commises, ce dossier pourrait constituer un précédent important. À l’inverse, toute perception d’impunité ou d’opacité risquerait d’aggraver encore la fracture entre les deux nations.
Au-delà des frontières, la mort de Stephora rappelle que les relations haïtiano-dominicaines ne se jouent pas uniquement dans les chancelleries ou les discours officiels, mais aussi, et surtout, dans la protection des plus vulnérables. La manière dont ce drame sera traité restera, pour longtemps, un test de crédibilité pour la justice dominicaine et un révélateur douloureux de l’état réel des rapports entre les deux pays.
Jean Mapou


