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Thomas Lalime, l’économiste vivant

Par Roromme Chantal

« Les hommes pratiques, qui se croient tout à fait à l’abri de toute influence intellectuelle, sont généralement les esclaves de quelque économiste défunt. »

John Maynard Keynes

En écrivant ces lignes dans les années 1930, John Maynard Keynes (dont, soit dit en passant, certains propos racistes sur les noirs répugnent) visait les dogmes d’une science économique figée, plus soucieuse de cohérence interne que de vérité humaine. Il dénonçait la tyrannie de théories mortes, que l’on continue à répéter bien après qu’elles ont cessé d’expliquer le monde.

Aux antipodes de ces économistes défunts, Thomas Lalime consacre sa vie intellectuelle à maintenir la pensée économique vivante, c’est-à-dire ancrée dans le présent, ouverte au dialogue, au service du bien commun. Pendant plus de dix ans, sa chronique dans Le Nouvelliste « Des idées pour le développement » est l’un des rares espaces où l’économie se raconte en langue claire, sans renoncer à la rigueur, mais sans se retrancher derrière le jargon ou les modèles clos.

L’éducateur civique

Là où tant d’économistes se contentent en général de commenter la conjoncture, Thomas Lalime s’attache à interpréter le monde économique (en Haïti et au-delà) comme un « fait social total », au sens ici de Marcel Mauss, c’est-à-dire multidimensionnel (impliquant les autres aspects de la vie sociale : juridique, religieux, politique, moral…). Il écrit sur le taux de change, l’inflation, la dette publique, mais toujours en ramenant les chiffres à ce qu’ils disent de nous : nos choix collectifs, nos valeurs, nos institutions.

Ce que j’aime le plus, c’est le fait que, chez Lalime, l’économie n’est jamais une abstraction. C’est une manière de raconter les tensions et les espoirs d’une société. En cela, il se rapproche davantage d’un éducateur civique que d’un simple économiste, loin d’un analyste de marché que tendent à être trop souvent la plupart des chroniqueurs économiques. Ses textes ne cherchent pas à prédire, mais à comprendre ; pas à prescrire, mais à éclairer. Il nous est ensuite loisible d’en faire ce que nous voulons…

Le pédagogue

D’aucuns se mettront d’accord avec moi pour reconnaître que l’un des traits les plus remarquables de Thomas Lalime est sans conteste sa capacité à vulgariser sans trahir la complexité. Il sait que l’économie, lorsqu’elle devient trop technique, se dérobe au jugement démocratique. Sa chronique hebdomadaire est à cet égard, plus qu’un exercice d’équilibre, un hymne à la pédagogie : faire descendre les concepts des chaires universitaires vers la place publique, sans les réduire à des slogans simplistes.

L’immense universitaire français Michel Foucault, auteur du livre de référence Le courage de la vérité recommandait aux intellectuels publics de dire la vérité au pouvoir. À travers ses analyses, Thomas Lalime, auteur d’une remarquable thèse de doctorat sur la littératie financière au Québec, rappelle qu’un peuple bien informé économiquement est un peuple plus libre. Il donne à ses lectrices et lecteurs les outils pour décrypter le budget de l’État, les décisions de la Banque centrale, ou les voies susceptibles de mener au développement national. Il vise à transformer le lecteur en citoyen, et c’est sans doute là sa plus grande contribution intellectuelle et civique.

Dans un paysage souvent saturé de discours partisans, portés par des « pseudo-intellectuels », Thomas Lalime se distingue par sa lucidité sans amertume. Il sait pointer les contradictions du système sans céder au fatalisme -ce qui est en soi une performance exceptionnelle dans le contexte haïtien. Sa pensée refuse la posture de surplomb : elle se veut critique, mais constructive. Loin donc de la posture de l’intellectuel-type haïtien dont la moindre opinion ressemble à un deus ex machina.

Il n’est pas de ces économistes qui plaident pour l’austérité en oubliant la pauvreté, ni de ceux qui prêchent la croissance sans se soucier de la justice sociale. Il appartient à une génération d’économistes qui croient encore que l’économie peut être morale sans être moralisatrice.

Économiste ou politologue?

La lecture de Lalime, à la base économiste du développement, me confond : on croirait plutôt lire un politologue. Comme lorsque, dans une chronique intitulée « Construire les institutions, l’urgence de l’heure » (l’une de mes chroniques favorites de Lalime), il a soutenu en substance que le développement réel, en particulier dans des pays fragiles comme Haïti, ne peut pas reposer sur des résultats rapides ou superficiels : il faut d’abord mettre en place des institutions solides.

Presque tous les politologues (ou politistes) se rallieraient à cette thèse, informées par des décennies de recherche en sciences sociales, selon laquelle le sous-développement est d’abord institutionnel. Résumons : avant d’être un problème purement économique, fait-il observer, le sous-développement résulte de défaillances institutionnelles. Sans institutions stables, transparentes et crédibles (gouvernance, justice, administration), les initiatives de développement sont vouées à l’échec ou à rester inefficaces.

Comme en écho, à Acra, devant le Parlement ghanéen, le président Barack Obama (2009) disait ceci : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais des institutions fortes ». La voie royale pour Haïti, boudée par nos dirigeants, obscurantistes et cleptomanes, et une oligarchie apatride, les yeux rivés sur ses seuls intérêts économiques définis étroitement.

Comme Lalime, j’essaie depuis plus d’une décennie, dans plusieurs tribunes, d’expliquer que le développement authentique ne peut pas être envisagé sans des institutions fortes et légitimes -et que des recherches concordantes en la matière ont montré que c’est en érigeant de telles institutions que l’on peut poser les bases d’un progrès durable, même dans des contextes politiquement instables ou économiquement fragiles.

Le témoin d’une « transition qui n’en finit pas »

Avec sa chronique hebdomadaire de référence, Thomas Lalime accompagne depuis plus d’une décennie les mutations d’Haïti et du monde : crises financières, secousses politiques, bouleversements environnementaux. À chaque tournant, il cherche à comprendre comment les décisions économiques façonnent le destin collectif. Sa voix, ferme et mesurée, est un repère. Dans un pays souvent désorienté par les chiffres et les rapports internationaux, il propose un langage d’équilibre : ni catastrophiste ni complaisant, mais attentif aux faits, ouvert à la nuance.

Là où Keynes dénonçait les théoriciens prisonniers de leurs modèles, Thomas Lalime nous rappelle que la science économique n’est vivante que lorsqu’elle dialogue avec la société. Son œuvre journalistique et intellectuelle est un exercice permanent de décentrement : regarder les faits économiques depuis les marges, depuis les vies ordinaires, depuis Haïti.

Keynes craignait que le monde soit gouverné par les idées d’économistes défunts. Grâce à Thomas Lalime, des générations de lectrices et lecteurs auront compris qu’il existe aussi des économistes vivants -ceux qui nous apprennent à penser librement, lucidement, ensemble.

*L’auteur est professeur de science politique et spécialistes des relations internationales et des questions chinoises à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.

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