Par Jean Wesley Pierre
PORT-AU-PRINCE — Alors qu’Haïti tente de se frayer un chemin vers une stabilité politique et la tenue d’élections crédibles, une question fondamentale revient avec insistance : peut-on reconstruire la démocratie sans la pleine participation des femmes et dans un climat de violence ? La tenue des Assises départementales sur la participation politique des femmes et les violences électorales par le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF), le 4 décembre 2025 à l’hôtel Montana, a placé ce double défi au cœur du débat public.
Un cadre légal fort, mais une application fantomatique
Le constat des experts et acteurs présents est sans appel. Juridiquement, les outils pour l’égalité existent. La Constitution haïtienne amendée consacre le principe d’un quota d’au moins 30% de femmes dans les instances de décision de la vie nationale. Des lois et des engagements internationaux renforcent ce dispositif.
Pourtant, sur le terrain, ce cadre semble souvent lettre morte. Comme l’a analysé l’experte Jérusha Vastie Michel, « C’est bien qu’il y ait le principe du quota, mais il n’y a aucune mesure pour contraindre les partis politiques à l’appliquer ». Cette absence de mécanisme coercitif ou d’incitatifs forts permet aux appareils politiques, majoritairement masculins, de perpétuer une exclusion de fait, réduisant le quota à une simple déclaration d’intention sans impact tangible.
L’appel de la Ministre : une refondation démocratique impossible sans les femmes
Prenant la parole pour ancrer la rencontre dans le contexte national, la titulaire du ( MCFDF ) Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes, Pedrica Saint Jean, a précisé que le pays traverse une période charnière de recherche de stabilité, d’autorité de l’État et de confiance citoyenne. Elle a posé un principe fondamental : « Il n’y a pas de démocratie sans les femmes », affirmant ainsi que la refondation démocratique en cours ne peut se faire sans elles.
La Ministre a exposé les objectifs concrets de ces assises, qui consistent à, selon elle, dresser un diagnostic départemental, documenter les violences électorales, recueillir les expériences locales, mobiliser les acteurs communautaires et, in fine, construire des solutions adaptées aux réalités du terrain.
Elle a mis un accent particulier sur les obstacles persistants qui minent la participation politique des femmes et, par ricochet, affaiblissent la démocratie elle-même : l’intimidation, les menaces, les violences physiques, psychologiques et numériques, ainsi que la marginalisation systématique au sein des partis politiques.
Un mandat stratégique et un appel à l’édification nationale
Madame Saint Jean a également mis en avant le rôle stratégique de son ministère, détenteur du mandat national de promotion des droits des femmes et de lutte contre les violences basées sur le genre. Elle a rappelé les références institutionnelles fondamentales, dont l’article 17.1 de la Constitution, et a remercié les partenaires techniques et financiers pour leur soutien constant.
Concluant son intervention par un appel à la mobilisation collective, elle a lancé : « Chaque mot prononcé, chaque idée partagée, chaque engagement consigné ici doit être porté comme une pierre à l’édifice national. » Cette métaphore souligne la vision de ces assises non comme une fin en soi, mais comme une contribution active et indispensable à la reconstruction de l’État.
Quand la violence électorale sert d’arme d’exclusion genrée
Au-delà de la marginalisation passive, les femmes qui osent s’engager en politique font face à des menaces actives. Les violences électorales, un « phénomène mondial » selon Carine Laurenceau du BLCVFF, prennent en Haïti une dimension genrée particulièrement aiguë. Il ne s’agit pas seulement d’affrontements entre factions, mais de stratégies ciblées pour décourager et éliminer les femmes de l’arène politique.
L’intimidation, les menaces, les violences psychologiques et, de plus en plus, les attaques numériques et les discours de haine dans les médias, forment un environnement hostile. Viona Guerrier a pointé ce dernier aspect, notant que ces « discours haineux à la radio rendent la tâche plus difficile », contribuant à stigmatiser et à exclure les femmes.
Cette violence, qu’elle soit physique ou verbale, a un effet dissuasif immédiat et porte atteinte à la qualité même de la démocratie en limitant la pluralité des candidatures et des voix.
Des assises pour transformer les constats en action
Face à ce tableau, les Assises de l’Ouest 1, première étape d’une série de consultations nationales, avaient pour objectif de passer du diagnostic à l’action.
Les recommandations qui y ont émergé tracent une feuille de route exigeante : rendre le quota obligatoire en le dotant de sanctions effectives contre les partis récalcitrants — sécuriser l’espace politique par une action concertée des forces de l’ordre et de la justice — promouvoir la transparence et le dialogue inclusif dans l’organisation des scrutins — et enfin, mener un travail approfondi de sensibilisation et de formation pour combattre les stéréotypes et valoriser le leadership féminin.
La question de crédibilité démocratique
L’enjeu dépasse largement la simple « question des femmes ». Il touche à la crédibilité et à la légitimité du futur processus électoral et, au-delà, de l’État qui en sortira. Une démocratie qui exclut systématiquement la moitié de sa population de ses lieux de décision est une démocratie boiteuse et fragilisée. Les assises organisées par le MCFDF, qui doivent culminer avec des États Généraux nationaux en décembre, représentent une opportunité cruciale.
Il ne suffira pas de produire un nouvel acte de déclaration. La véritable mesure du succès sera la traduction concrète, dans le décret électoral définitif et dans les pratiques des partis politiques, des engagements pris. La lutte pour des élections sans violence et avec la pleine participation des femmes n’est pas un chapitre annexe de la reconstruction d’Haïti ; elle en est le pilier central, comme l’a fermement rappelé la Ministre Pedrica Saint Jean.


