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Fritz Alphonse Jean : le double discours d’un leadership en chute libre

Par Gesly Sinvilier

Il y a des dirigeants qui vacillent sous la pression. Et il y a ceux qui, face à leurs propres contradictions, s’effondrent sous le poids de leurs manipulations. Le conseiller-président, Fritz Alphonse Jean, appartient malheureusement à cette seconde catégorie.

Accusé, puis sanctionné par les Etats-Unis pour avoir entretenu des relations présumées avec les gangs, l’économiste répond par une indignation sélective, criant à l’ingérence et à la manipulation. Un discours soudainement nationaliste qui étonne, venant d’un homme dont l’ascension politique récente n’a été rendue possible que grâce à l’intervention active de cette même communauté internationale qu’il vilipende aujourd’hui.

Il suffit pourtant de remonter de quelques mois pour constater l’ampleur du paradoxe. Dans une note publique datée du 28 avril 2025, le CPT – alors sous la direction de Fritz Jean – exhortait les autorités judiciaires à se saisir « en urgence » des dossiers des personnalités sanctionnées. Le président du Conseil y soulignait la nécessité de respecter les engagements internationaux d’Haïti en matière de lutte contre la corruption, appelant même à un rapport détaillé sur la mise en œuvre de ces mesures. À l’époque, les sanctions n’étaient pas un scandale : elles étaient un outil de transparence, un moyen de restaurer l’intégrité publique, un levier légitime pour combattre l’impunité – et des adversaires politiques. Mais voilà que quelques mois plus tard, lorsque les États-Unis sanctionnent Fritz Jean lui-même pour ses liens présumés avec les gangs, le défenseur des sanctions se transforme instantanément en victime d’un complot international. Les mêmes mécanismes qu’il saluait deviennent subitement une arme d’intimidation politique. Les mêmes instances qu’il encourageait à agir deviennent des acteurs illégitimes. Les mêmes pressions diplomatiques qu’il utilisait pour justifier la rigueur deviennent des ingérences insupportables.

Ce renversement spectaculaire illustre un mal plus profond : l’incapacité d’assumer la cohérence et la responsabilité nécessaires à la conduite d’une transition déjà fragile. Il expose un leadership à géométrie variable, qui loue les principes lorsque ceux-ci servent ses intérêts, puis les rejette lorsqu’ils le menacent. Et surtout, il dévoile l’hypocrisie d’un homme qui tente désormais de masquer son propre isolement politique en brandissant l’étendard du nationalisme opportuniste. Car en accusant Washington de partialité, notamment en faveur du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, Fritz Jean oublie qu’il doit lui-même son entrée au CPT à une architecture institutionnelle entièrement façonnée, soutenue et imposée par la communauté internationale. Le Conseil présidentiel de transition n’est pas un produit de la souveraineté haïtienne : c’est la conséquence directe des pressions diplomatiques qui ont suivi l’effondrement institutionnel de 2023-2024, avec le départ d’Ariel Henry. Comment dénoncer aujourd’hui une ingérence dont on a soi-même été l’un des bénéficiaires les plus visibles ?

Qu’il le veuille ou non, Fritz Jean se retrouve au cœur de cette tourmente, non seulement en raison des accusations qui pèsent sur lui, mais aussi parce qu’il a alimenté, parfois volontairement, les tensions institutionnelles qui paralysent le gouvernement de transition depuis un certain temps.

Son bilan est, à cet égard, éloquent. Sous sa présidence, le CPT n’a organisé que peu de conseils des ministres, dont deux durant ses premiers mois. La coordination interne a été minée par les querelles personnelles, les dénonciations publiques, les ambitions contradictoires et l’incapacité à établir un cap clair pour la transition. Même certains de ses pairs ont dénoncé son « égo stérile », preuve d’une rupture profonde au sein d’un organe dont l’efficacité dépendait précisément de l’unité et de la discipline collective. À deux mois de la fin de son mandat, l’insécurité explose, les gangs contrôlent 90 % de la capitale, les déplacements internes atteignent un niveau historique, et aucune élection n’est en vue. La transition échoue sur toute la ligne, et le leadership du président du CPT en porte une part indéniable.

Dans ce contexte, la dénonciation soudaine de l’ingérence internationale apparaît moins comme un acte de défense de la souveraineté que comme une stratégie de survie politique. Fritz Jean ne s’oppose pas à l’ingérence par principe ; il s’y oppose parce qu’elle ne joue plus en sa faveur. Il ne s’oppose pas aux sanctions par conviction ; il s’y oppose parce qu’elles s’appliquent désormais à lui. Ce double discours, désormais exposé au grand jour, ne fait que renforcer la méfiance d’une population déjà épuisée par les crises successives et qui ne croit plus aux promesses d’une élite politique incapable de cohérence.

L’histoire retiendra peut-être que la transition haïtienne a échoué faute de vision, faute de courage, faute de légitimité. Mais elle retiendra surtout, et c’est sans doute le plus tragique, que ceux qui avaient la mission de restaurer l’État ont eux-mêmes alimenté sa désagrégation. En se battant pour des positions personnelles au lieu de défendre un projet national, en jouant la carte de la victimisation au lieu d’assumer leurs responsabilités, en dénonçant les règles lorsqu’elles se retournent contre eux, ils ont offert au pays un spectacle de désordre dont Haïti n’avait nul besoin.

À l’heure où le pays se retrouve dans un climat de tensions et de suspicions, ce double discours de Fritz Alphonse Jean apparaît comme le symbole même d’une transition dévoyée. Une transition qui, faute de clarté et de cohérence, risque d’emporter avec elle les derniers espoirs d’un pays déjà au bord de l’effondrement.

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