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Duvalier, à l’ombre de la guerre froide

Quand la politique étrangère n’est pas décorative

Publié en 2014, Duvalier, à l’ombre de la guerre froide de Wien Weibert Arthus écarte d’emblée le prisme binaire pour ou contre qui enveloppe généralement le personnage François Duvalier et fait de l’archive le point d’appui de l’analyse. En choisissant l’angle de la politique extérieure, l’ouvrage installe le débat sur le terrain des preuves. Dépêches d’ambassade, correspondances, procès-verbaux, mémorandums composent une matière qui permet de suivre, presque au jour le jour, la place qu’Haïti occupe, tout particulièrement sur la scène interaméricaine, entre 1957 et 1963.

Le livre part de l’hypothèse que la diplomatie n’est pas un décor, mais l’un des organes vitaux du régime, un espace où se construisent la légitimité, les ressources et les récits. Comme l’écrit Arthus, « Au cours de sa présidence constitutionnelle, Duvalier met sa politique étrangère complètement au service de sa politique intérieure. Tout ce qu’il entreprend vise un seul objectif : conserver le pouvoir de manière réelle et effective. »

Le théâtre international offre à François Duvalier une grammaire de contraintes et d’opportunités. La révolution cubaine reconfigure les peurs, la doctrine de sécurité des États-Unis irrigue l’Organisation des États américains, la France ajuste ses intérêts, la République dominicaine oscille entre rivalité et utilité. Dans ce cadre, Duvalier parle la langue dominante du temps, celle de l’anticommunisme, et convertit l’attention de Washington et des capitales voisines en appuis tangibles, crédits, programmes de coopération, assistance technique, soutiens policiers.

La politique étrangère agit comme un instrument de gouvernement. L’auteur souligne la centralisation personnelle de ce levier : « C’est lui qui définit et conduit sa politique étrangère, en toute indépendance. Il garde les mains libres en toute chose. »

L’ouvrage documente une personnalisation continue du dispositif diplomatique. Les postes rapportent, la décision se concentre au palais. La parole du chef tend à se confondre avec la voix de l’État. Les incidents protocolaires se muent en signaux de souveraineté, les revirements tactiques entretiennent une incertitude utile. Cette centralisation autorise des registres différenciés sans rupture de cohérence : alignement vigilant à Washington, principe de non ingérence à l’Organisation des États américains, registre culturel et francophonie à Paris, usage stratégique de Saint-Domingue comme repoussoir ou point d’appui selon la conjoncture.

Le dossier religieux illustre la même logique. Le bras de fer avec une partie du clergé relève d’une diplomatie de souveraineté qui vise les médiations symboliques. La négociation avec Rome s’inscrit comme un chapitre de politique extérieure dont les effets irriguent la scène interne. La revendication d’un clergé national sert à redessiner l’équilibre entre autorité spirituelle et autorité étatique. La diplomatie vaticane fonctionne ici comme prolongement de la diplomatie d’État.

L’étude suit la circulation des techniques entre extérieur et intérieur. Peur entretenue, chantage discret, fabrication d’ennemis utiles, mise en récit d’une résistance à l’ingérence passent d’un théâtre à l’autre. Promesses d’aide, lignes de crédit, formations, coopérations s’arriment à une économie politique de la fidélisation et du contrôle. Le commentaire relie la salle des cartes aux appareils de coercition et montre comment la scène internationale fournit des moyens, des justifications et des images.

Arthus inscrit cette mécanique dans ce qu’il nomme des « forces profondes » structurantes pour l’action publique, « la question raciale, la culture du pouvoir autoritaire, la lutte entre le catholicisme et le vaudou, le poids de la francophonie, la proximité géographique avec la République dominicaine et les États-Unis. »

Les partenaires apparaissent avec leurs ambivalences. Les États-Unis oscillent entre défense de la stabilité régionale et irritation devant les méthodes employées à Port-au-Prince. L’Organisation des États américains proclame des principes puis compose avec la conjoncture. La France ménage la relation culturelle et protocolaire tout en protégeant ses intérêts. Ce jeu à plusieurs bandes ouvre des interstices que le pouvoir haïtien exploite avec constance. La clé tient à la lecture fine des peurs d’époque et des lignes de fracture entre Est et Ouest.

L’apport de l’ouvrage tient à une inversion du regard. L’État haïtien apparaît comme producteur de politique extérieure et non comme simple objet de pressions. La diplomatie ne masque pas la répression, elle la soutient et l’organise. La trajectoire vers la présidence à vie s’explique par la coercition interne et par l’art d’habiter la carte du monde : parler la langue de la sécurité, se rendre utile à l’architecture régionale, obtenir des ressources, différer la question des droits.

Cette lecture critique se distingue par la tenue empirique et la rigueur d’analyse. Ni posture accusatoire, ni excuse géopolitique, un suivi des pratiques, des séquences et des effets. Elle rappelle qu’une politique étrangère peut structurer un ordre intérieur lorsqu’elle s’appuie sur les peurs dominantes et sur les ambiguïtés d’un système international préoccupé par la discipline hémisphérique. Ainsi s’établit l’idée que, sous Duvalier, la diplomatie n’est pas une fonction protocolaire, elle sert à gouverner, à punir, à financer, à raconter, et occupe la place d’un ministère de la survie avec ses relais officiels et informels, ses scènes d’adresse et ses cibles.

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