Par Gesly Sinvilier
En Haïti, la progression alarmante de la traite et du recrutement d’enfants par les gangs armés n’est plus seulement une crise de protection de l’enfance : elle constitue aujourd’hui le moteur principal de l’expansion de la délinquance juvénile dans le pays.Les données disponibles – soit au moins 302 enfants recrutés en 2024, selon les statistiques officielles – ne reflètent qu’une partie d’un phénomène en constante aggravation.
Les témoignages collectés par le Service des droits humains (SDH) auprès d’acteurs locaux et internationaux montrent clairement que l’implication d’enfants et d’adolescents dans les activités criminelles est en train de devenir un phénomène structurel, profondément enraciné dans la crise sécuritaire et sociale actuelle.
Une jeunesse ciblée et piégée
Dans les zones sous contrôle des gangs, les enfants évoluent dans un environnement où les repères éducatifs et sociaux ont été remplacés par l’autorité criminelle. La pauvreté extrême, la déscolarisation massive et le manque d’opportunités exposent directement les jeunes à l’influence de groupes armés qui se positionnent comme des acteurs incontournables de la vie quotidienne. Les enfants issus de foyers monoparentaux, de familles à faible revenu ou vivant dans des quartiers marginalisés deviennent des cibles faciles. Les gangs exploitent cette vulnérabilité en leur promettant protection, revenus ou sentiment d’appartenance, ou encore en exerçant sur eux des pressions psychologiques et des menaces directes. À travers des rituels violents ou des formes de contrainte, ils façonnent une nouvelle génération d’adolescents socialisés dans la violence et exposés très tôt à la manipulation d’armes, à la commission d’extorsions, d’enlèvements ou à des affrontements armés contre les forces de l’ordre.
La délinquance juvénile : un symptôme, mais aussi une conséquence
Le recrutement forcé ou manipulé des enfants par les gangs génère une dynamique dans laquelle la délinquance juvénile devient à la fois un symptôme de la crise et une conséquence directe de l’absence de protection. Les garçons, souvent envoyés exécuter diverses tâches criminelles — comme servir de guetteurs, transporter des messages ou participer à des enlèvements et meurtres ciblés — sont progressivement intégrés dans un système où la criminalité est normalisée. Les filles, quant à elles, subissent des violences sexuelles, l’exploitation domestique et, dans certains cas, une implication forcée dans les activités criminelles. Cette immersion précoce dans la violence crée une génération d’enfants pour qui la délinquance devient un mode de vie imposé plutôt qu’un choix, renforçant la spirale d’insécurité dans les communautés.
Un système incapable d’offrir des alternatives
L’incapacité du système haïtien à offrir des services sociaux adéquats, une éducation accessible ou une justice juvénile fonctionnelle contribue directement à l’expansion de la délinquance juvénile. De nombreuses écoles restent fermées ou ne fonctionnent qu’à temps réduit en raison de l’insécurité, tandis que les centres communautaires, autrefois essentiels pour l’accompagnement des jeunes, deviennent inaccessibles. Les familles vulnérables, souvent laissées à elles-mêmes, n’ont aucun soutien institutionnel. Du côté de la justice, les faiblesses sont encore plus criantes : les enfants arrêtés se retrouvent fréquemment détenus avec des adultes, en violation des normes internationales, et les programmes de réhabilitation sont quasi inexistants. L’absence de poursuites effectives contre les recruteurs d’enfants laisse place à une impunité totale, permettant aux gangs de continuer à exploiter cette population sans contrainte.
Urgence d’agir : prévenir la délinquance pour briser le cycle
Face à l’enracinement de la délinquance juvénile, une stratégie nationale d’urgence s’impose. La prévention doit devenir la priorité, notamment à travers la réouverture sécurisée des écoles, la création d’espaces sûrs dans les communautés et la mise en place de programmes de soutien pour les familles les plus vulnérables. Offrir des alternatives réelles aux jeunes, telles que des formations professionnelles, des activités sportives ou culturelles, ainsi qu’un accompagnement psychosocial adapté, est indispensable pour les éloigner de l’influence des gangs.
Parallèlement, une réforme profonde de la justice juvénile est nécessaire, incluant la séparation des mineurs et des adultes en détention, la mise en place de véritables programmes de réinsertion et le renforcement des capacités d’enquête pour poursuivre efficacement les individus impliqués dans la traite d’enfants. Enfin, une présence accrue des services publics dans les quartiers marginalisés contribuerait à réduire l’emprise des gangs en offrant des alternatives légitimes et visibles aux populations locales.
Protéger la jeunesse : une condition pour reconstruire Haïti
Haïti risque de perdre une génération entière si des mesures urgentes ne sont pas prises pour combattre et prévenir la délinquance juvénile. Les enfants enrôlés aujourd’hui pourraient devenir les chefs de gangs de demain, si aucune intervention n’interrompt ce cycle de violence. Protéger les enfants, renforcer la justice juvénile et offrir des perspectives viables d’avenir constituent non seulement un impératif moral, mais aussi une condition essentielle à la reconstruction et à la stabilisation du pays.


