Par Pierre Josué Agénor Cadet
Le Conseil électoral provisoire (CEP) a remis, le vendredi 14 novembre dernier , la version finale du projet de décret électoral ainsi que le calendrier électoral au pouvoir exécutif. Ce document prévoit la tenue du premier tour des élections présidentielles et législatives le 30 août 2026. Les résultats préliminaires devraient être publiés le 3 septembre et les résultats définitifs le 8 octobre. Le second tour, couplé aux élections locales, est fixé au 6 décembre, pour une publication des résultats finaux le 7 janvier 2027. Pour certains, cette annonce constitue un pas décisif vers le retour à l’ordre constitutionnel. Pour d’autres, elle relève d’un pari risqué, voire d’une illusion politique. Une interrogation fondamentale s’impose donc : peut-on réellement parler d’élections en Haïti dans la situation actuelle ?
Un calendrier qui apporte une lueur d’espoir… sur le papier
Malgré son caractère fragile, ce calendrier électoral possède un mérite indéniable : il rappelle qu’un individu ne prépare pas son lit lorsqu’il est déjà gagné par le sommeil. Il offre une perspective, une raison de croire que la crise actuelle n’est pas irréversible. Au moins sur le plan symbolique, il remet en mouvement une République paralysée depuis plusieurs années.
Une réalité sécuritaire incompatible avec tout exercice démocratique
La situation du pays, elle, demeure extrêmement préoccupante. Les gangs armés contrôlent encore de vastes zones des départements de l’Ouest, du Centre et de l’Artibonite. Ils imposent leur loi sur des axes routiers stratégiques, paralysent les activités au gré de simples messages (comme ce fut le cas le lundi 17 novembre) et terrorisent des milliers d’habitants de générations confondues .Comment parler d’élections lorsque des électeurs ne peuvent même pas se déplacer sans risquer leur vie ? Comment envisager l’installation de bureaux de vote là où l’État a totalement perdu son autorité ?
Le CEP reconnaît lui-même les obstacles majeurs
En remettant les documents électoraux au Conseil présidentiel de transition (CPT) et au chef du gouvernement, le CEP a souligné que l’exécution du calendrier demeure conditionnée au respect de plusieurs préalables, dont la publication du décret électoral dans les délais,
l’amélioration notable du climat sécuritaire et la mobilisation de ressources financières suffisantes pour mener à bien le processus.
Une date électorale ne suffit pas
Dans un pays fragmenté, où il s’agit de la première initiative électorale depuis 2015, la fixation d’une date était plus que nécessaire. Mais croire qu’elle suffit, sans rétablir une sécurité réelle, durable et visible, relève de l’aveuglement. Des élections crédibles exigent, avant tout, le rétablissement de la libre circulation sur l’ensemble du territoire. Aucune étape préélectorale ou électorale n’est envisageable tant que le référendum constitutionnel n’a pas été organisé, des centaines de milliers de personnes vivent dans la peur, des portions entières du pays restent occupées par des bandes armées. Dans une capitale où des quartiers entiers échappent au contrôle de l’État, l’idée d’un scrutin national apparaît pour l’heure irréaliste.
Un dispositif institutionnel en question
D’autres interrogations cruciales persistent. Le mandat du CPT prend fin le 7 février 2026 conformément à l’accord du 3 avril 2024, soit plus de six mois avant le premier tour prévu. Qui incarnera alors la légitimité nécessaire pour prendre les décisions stratégiques liées aux élections ? Le CEP, nommé par le CPT, jouit-il réellement de la crédibilité indispensable ? Faut-il envisager sa reconstruction sur de nouvelles bases : consensus national, autonomie financière, compétences techniques renforcées, transparence absolue Rappelons à cet égard que Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), a récemment affirmé au micro d’un journaliste que seuls deux peut-être des neuf membres actuels du CEP bénéficient d’une certaine crédibilité.
Haïti mérite des élections réelles, pas un rituel vide
Toute élection fiable suppose un minimum de sécurité, de liberté de mouvement, de confiance dans l’institution électorale et dans l’État. Or ces conditions demeurent aujourd’hui largement absentes.
Oui, Haïti a besoin d’un calendrier électoral. Oui, elle a besoin d’une date . Mais tant que le référendum constitutionnel n’aura pas eu lieu, tant que les gangs continueront à dicter leurs lois, tant que l’État n’aura pas recouvré la maîtrise de son territoire, parler d’élections revient à fabriquer un optimisme artificiel. Haïti ne mérite pas une mise en scène démocratique ou un rendez-vous de plus avec la déception, mais de véritables élections.
Pierre Josué Agénor Cadet


