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Yanick Lahens, voix d’Haïti couronnée par l’Académie française

Par Jean Wesley Pierre

Port-au-Prince, 5 Novembre 2025. — L’ Académie française a décerné, ce jeudi 30 octobre, son Grand Prix du Roman 2025 à l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens pour son œuvre magistrale « Passagères de nuit », parue aux éditions Sabine Wespieser. Par onze voix contre dix au troisième tour de scrutin, l’écrivaine devient ainsi la première Haïtienne à recevoir cette distinction littéraire, l’une des plus prestigieuses du monde francophone.

Une fresque historique entre Haïti et la Louisiane

Dans « Passagères de nuit », Yanick Lahens tisse une épopée féminine puissante, entre Saint-Domingue, colonie française devenue Haïti, et la Nouvelle-Orléans du XIXᵉ siècle. De quelques bribes d’histoire familiale un général moustachu, deux sœurs à la peau claire venues de Louisiane elle construit une vaste fresque sur la transmission, la mémoire et la survie.

Le roman s’ouvre sur le destin d’Elizabeth, jeune quarteronne contrainte de fuir la Nouvelle-Orléans après avoir repoussé violemment un homme influent. Son exil la ramène vers la terre de ses ancêtres, Haïti, où son fils deviendra l’amant et le héros de Regina, la narratrice de la seconde partie. À travers ces existences entrelacées, Lahens restitue la tension entre l’enracinement et le déracinement, la douleur de l’exil et la quête de liberté.

Le roman rend hommage à ces femmes noires, esclaves ou libres, qui ont su traverser les siècles en sauvegardant, sous l’apparente docilité imposée, une intériorité indomptable leur “foulard-ciel”, symbole d’identité et de résistance.

Une consécration littéraire et symbolique

Le choix de l’Académie française dépasse la reconnaissance esthétique : il marque un geste historique envers la littérature haïtienne et, plus largement, envers la contribution des écrivains de la Caraïbe au patrimoine francophone.

Yanick Lahens, déjà lauréate du Prix Femina 2014 pour « Bain de lune », devient la première autrice venue d’Haïti à inscrire son nom au palmarès de cette vénérable institution, rejoignant une lignée d’auteurs tels que Jean-Marie Gustave Le Clézio, Patrick Rambaud ou Henri Troyat.

Cette distinction confirme la place de Lahens comme une figure majeure des lettres francophones, et porteuse d’une parole ancrée dans l’histoire, la douleur et la beauté de la grande nation Haïtienne.

Son écriture, à la fois poétique et charnelle, s’enracine dans une mémoire collective fracturée celle de l’esclavage, des indépendances et des luttes pour la dignité tout en révélant une profonde modernité narrative.

À Port-au-Prince, la nouvelle a provoqué un élan d’émotion et de fierté. Le gouvernement haïtien, par la voix du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, a salué “une œuvre lumineuse qui retrace les destins croisés de femmes haïtiennes et louisianaises au XIXᵉ siècle, incarnation de la résistance, de la transmission et de la dignité”.

De nombreuses institutions culturelles, politiques et personnalités publiques la Bibliothèque nationale d’Haïti, FOKAL, le centre ABC de l’ancien premier ministre, Evans Paul, les organisations féministes comme Nègès Mawon, ainsi que des figures politiques telles que Jerry Tardieu ou Serge Pierre-Louis ont exprimé leur admiration et leur reconnaissance.

Pour le journaliste Frantz Duval, directeur du Nouvelliste, cette récompense “rappelle que la littérature haïtienne, malgré les décombres du réel, continue de produire des voix universelles et inspirantes”.

Qui est Yanick Lahens ?

Née à Port-au-Prince en 1953, Yanick Lahens est une romancière, essayiste et professeure d’université reconnue pour son engagement intellectuel.

Première titulaire de la chaire des “Mondes francophones” au Collège de France, elle a toujours défendu une vision exigeante et ouverte de la culture haïtienne, comme espace de dialogue entre mémoire, identité et monde.

Son œuvre, « Dans la maison du père à Bain de lune », en passant par « La couleur de l’aube » explore la complexité du pays, ses fractures sociales, ses élans spirituels et son imaginaire collectif.

La distinction accordée à « Passagères de nuit » agit comme un miroir symbolique : dans un contexte national souvent marqué par la crise et le désespoir, la littérature vient rappeler que Haïti n’est pas seulement une terre de souffrance, mais aussi une nation de pensée, de création et de beauté.

Yanick Lahens, par sa voix lucide et généreuse, réaffirme ce que tant d’écrivains haïtiens ont toujours proclamé : la dignité d’un peuple ne se mesure pas à ses ruines, mais à la force de ses mots et à la lumière qu’ils portent.

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