Par Pierre Josué Agénor Cadet
Les historiens s’accordent à reconnaître que l’Espagne, par le traité de Bâle du 22 juillet 1795, céda à la France la partie orientale de l’île de Saint-Domingue. Dès lors, l’ensemble de l’ancienne Ayiti passa sous domination française. Lorsque les esclaves insurgés remportèrent la victoire sur les colons, l’indépendance proclamée préliminairement à Fort-Liberté le 19 novembre 1803 et solennellement aux Gonaïvesle le 1er janvier 1804 concerna l’île entière, occupée à l’ouest par les Haïtiens et à l’est par les anciens colons espagnols, devenus dominicains.
Les documents officiels de l’époque n’établissaient d’ailleurs aucune distinction entre les deux parties de l’île (française et espagnole depuis le traité de Ryswick du 20 septembre 1697). Au 1er janvier 1804, l’île paraissait donc totalement haïtienne. Au moment de la capitulation du Cap en 1803, Rochambeau avait pensé passer à l’est pour continuer la lutte. Ce projet ne put être réalisé par suite du siège du Cap par les troupes indigènes. Mais, Jean- Louis Ferrand, commandant de Santiago, par un stratagème, prenait le commandement de Santo-Domingo des mains de Kerverseau. Malgré l’indépendance de la colonie, Ferrand et ses 1500 hommes de l’expédition Leclerc adoptent une politique de force vis à vis du jeune État. Toutefois, l’échec de la campagne de l’est entreprise par Dessalines en février 1805, permit à cette partie d’échapper durablement à l’autorité haïtienne.
L’Est dans les tourmentes internationales
Entre 1807 et 1810, la partie orientale participa au vaste mouvement de résistance latino-américain contre l’occupation napoléonienne de l’Espagne. Elle se plaça un temps sous la protection britannique avant de retomber dans l’anarchie politique. En 1815, le Congrès de Vienne restitua officiellement ce territoire à l’Espagne.
Durant cette période, le roi Henri Christophe maintint une influence indirecte sur l’est. En 1810, il soutint les insurgés contre Ferrand, et Serapio Reynoso occupa Santiago un temps en son nom. Certains patriotes espagnols sollicitèrent même une annexion à son royaume du Nord, mais Christophe, préoccupé par la division de l’ouest, se limita à leur fournir armes et appuis en 1811.
La République éphémère de l’est
En 1821, José Núñez de Cáceres (1772-1846), écrivain et homme d’État dominicain, proclama l’indépendance de l’est sous le nom d’Haïti Espagnol (première indépendance de la République dominicaine avant l’ annexion de 1822) . Cette initiative déclarée le 30 novembre 1821, soutenue par une minorité, suscita plusieurs projets concurrents : rattachement à la Colombie de Bolívar ou rapprochement avec Haïti. Dans les provinces frontalières, notamment la Vega et le Cibao qui arborèrdnt dans leurs à leurs frontons le drapeau bleu et rouge d’Haïti , le sentiment pro-haïtien dominait.
Parallèlement, la France nourrissait encore l’espoir de reconquérir son ancienne colonie de Saint-Domingue, comme l’attestent la mission de 1814, celle de 1816, et l’article 18 du traité de Paris de 1815 qui considérait Haïti comme toujours coloniale. Cette menace accentua la nécessité d’unité pour les dirigeants haïtiens.
L’appel aux Haïtiens et la décision de Boyer
Le président Jean-Pierre Boyer perçut clairement les risques que représentait la division de l’île : rivalités internes entre Dominicains, incursions anglaises et ambitions françaises. Le 25 décembre 1821, il écrivit au Sénat haïtien :
» N’oublions pas que nous occupons une île dont toute sa population soit une et indivisible et sous une même direction pour fournir à son indépendance des garanties indispensables à son maintien »
Ainsi, bien que les historiens dominicains contemporains minimisent l’appel lancé aux Haïtiens, le témoignage de Jean Price-Mars reste sans équivoque :
» Évidement, il y eut appel quoi qu’en dise les Dominicains aujourd’hui. Mais non seulement il n’y a pas eu que cela, il résulte des autres données du problème que si cet appel n’avait pas été lancé, Boyer n’eut été obligé d’intervenir dans les affaires dominicaines, étant donné que la réunion de tout le territoire sous l’ administration haïtienne, à ce moment là, répondait à une nécessité absolue : la sécurité et la liberté de la Nation haïtienne « .
L’unification de 1822
En février 1822, Boyer franchit la frontière avec 12 000 soldats. Une aile, commandée par lui-même, avança vers Santo Domingo par San Juan et Azua, tandis que l’autre, sous le commandement du général Guy Joseph Bonnet, progressa par Dajabón et Santiago. L’armée haïtienne atteignit rapidement la capitale où elle fut accueillie au son des cloches et des canons.
Núñez de Cáceres prononça un discours soulignant les différences linguistiques, sociales, ethniques et religieuses entre les deux peuples, avant le geste de remettre symboliquement les clefs de la ville à Boyer. Ce dernier déclina l’hommage en ces termes :
» C n’est pas la force des armes qui m’a amené ici, mais la volonté des habitants qui m’ont librement appelé pour les garantir des droits et des privilèges dont ils n’ont jamais joui. ».
Les limites de l’union
Toutefois, l’enthousiasme initial céda rapidement la place aux tensions. Les maladresses administratives, la nomination de responsables peu formés et l’inflexibilité du général Bonnet irritèrent les Dominicains. Malgré son remplacement en 1831 par le général Bernard Philippe Alexis Carrié, les efforts de fusion restèrent vains.
Mal gouvernée par Boyer et négligée après sa chute, la partie orientale rejeta progressivement l’union haïtienne. Le 27 février 1844, elle proclama son indépendance sous le nom de République dominicaine, cette fois-ci durablement.
Pierre Josué Agénor Cadet


