À Ralph Thomassaint pour son dernier cri, et à tous les Haïtiens, particulièrement ceux qui vivent au Cap en ce moment.
Au Professeur Hervé St Preux, spécialiste en risques et désastres, qui, malgré lui, vit en dehors du pays.
À Denise Poulard, Doctorante en Politique publique, avec qui mes discussions autour du statehood et du state building ne finissent jamais.
La fragilité du Cap-Haïtien demeure une blessure ouverte dans l’histoire d’Haïti. Déjà en janvier 2018, l’attention avait été attirée sur cette ville par Hervé St Preux, membre de l’Institut de Politiques Publiques, qui mettait en garde contre la menace d’un séisme imminent. Un puits s’était retrouvé sec, à une période où il devait être alimenté en eau, signe que les plaques tectoniques bougeaient. Les experts conclurent que le danger était réel, mais cette alerte, comme souvent, se perdit dans le brouhaha des urgences nationales. On avait l’impression qu’aucune conscience ne se formait véritablement, comme si le Cap, cité de lumière et de mémoire, devait affronter seule sa vulnérabilité.
L’histoire rappelle pourtant combien cette ville fut longtemps perçue comme un refuge. Après l’indépendance, de nombreuses familles de Port-au-Prince, fuyant les luttes politiques, les incendies et l’instabilité chronique de la capitale, vinrent s’y installer. Le Cap offrait alors une structure urbaine plus solide, des institutions éducatives et religieuses reconnues, et une vie culturelle foisonnante (Madiou, 1847/1848). Mais ce havre fut brutalement ébranlé le 7 mai 1842, lorsqu’un tremblement de terre ravagea la ville et ses environs. En quelques secondes, des milliers de vies furent perdues, des bâtiments prestigieux anéantis, et l’illusion de sécurité balayée. Cette catastrophe ne détruisit pas seulement une cité prospère, mais aussi l’espoir de reconstruction de tant de familles qui y avaient cherché un abri (Dubois, 2004).
Depuis, le Cap-Haïtien porte cette mémoire tellurique, mêlant grandeur et fragilité. La catastrophe de 1842 résonne encore, non seulement dans les récits historiques, mais aussi dans la conscience collective des habitants. Comme l’écrit Schuller (2016), chaque désastre en Haïti est aussi une répétition de traumatismes anciens, où la vulnérabilité structurelle se double de l’oubli institutionnel.
Aujourd’hui, les signes d’alerte persistent : mouvements sismiques, études scientifiques, appels des chercheurs. Mais la ville, jadis refuge et lieu de renaissance pour les Port-au-Princiens, demeure sans véritable politique de prévention. Dans ce paradoxe tragique, Haïti révèle une constante : ses villes, tour à tour havres et tombeaux, concentrent à la fois l’espérance de stabilité et la certitude de la vulnérabilité. Ainsi, sous le ciel clair du Nord, le Cap-Haïtien reste suspendu entre mémoire et menace, comme une étoile fragile qui brille à la lisière de la nuit.
Jusqu’à quand, pourtant, laisserons-nous cette étoile s’éteindre faute d’action ? Les autorités ont le devoir d’agir, non pas après la catastrophe, mais avant qu’elle ne survienne, pour que l’histoire du Cap ne soit plus écrite dans la douleur et l’oubli.
Yves Lafortune,
Fort Lauderdale, le 3 octobre 2025


