Par Gesly Sinvilier
Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté, mardi, la résolution 2793 (2025) qui marque un tournant dans la réponse internationale à la crise sécuritaire en Haïti. Ce texte, présenté par les États-Unis et le Panama, transforme la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) en une Force de répression des gangs (FRG), dotée d’un mandat plus offensif.
Adoptée par 12 voix pour, aucune contre et 3 abstentions (Chine, Russie et Pakistan), la résolution prévoit un mandat initial de 12 mois et un effectif maximal autorisé de 5 550 personnes, dont 5 500 militaires et policiers et 50 civils.
La nouvelle force sera chargée de mener des opérations ciblées pour neutraliser les gangs, protéger les infrastructures stratégiques, soutenir la Police nationale haïtienne (PNH) et les Forces armées d’Haïti (FAd’H), garantir des conditions sécuritaires pour des élections libres et faciliter un accès humanitaire sans entrave. Un Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti (UNSOH) viendra en renfort pour coordonner l’assistance internationale et appuyer le BINUH ainsi que les institutions haïtiennes.
Positions contrastées au sein du Conseil et au-delà
L’adoption du texte a suscité des réactions diverses parmi les membres du Conseil et les partenaires internationaux. Les États-Unis, par la voix du secrétaire d’État Marco Rubio, ont salué « la fin de l’impunité pour ceux qui cherchent à déstabiliser Haïti ».
Washington a promis un déploiement rapide en coordination avec le Groupe Permanent des Partenaires, félicitant au passage le Kenya et les pays ayant participé à la MMAS. Pour les Américains, la FRG marque une étape décisive, car elle s’appuie sur une approche internationale partagée, soutenue par l’UNSOH, et dotée de ressources accrues pour jeter les bases d’une stabilité à long terme.
Le Panama, co-auteur de la résolution, a souligné que « le peuple haïtien ne pouvait plus attendre », insistant sur le caractère urgent de l’action internationale. Selon son représentant, la résolution vise à rétablir la sécurité, relancer l’économie et ouvrir la voie à des élections crédibles, un message de solidarité adressé directement à la population haïtienne.
À l’opposé, la Chine, qui s’est abstenue, a dénoncé une décision « précipitée » et « dangereuse », pointant les ambiguïtés du texte sur les règles d’engagement et le risque de « lutter contre la violence par la violence » sans s’attaquer aux causes profondes : la circulation d’armes, le vide institutionnel et les liens entre gangs et élites économiques.
Pékin a rappelé que les précédentes interventions de l’ONU en Haïti ont souvent laissé un ressentiment durable, mettant en garde contre la répétition d’un cycle d’échecs. La Russie, également abstentionniste, a tenu un discours similaire, parlant d’« aventure mal conçue » et appelant à une solution reposant avant tout sur le rétablissement de l’État haïtien, le retour à l’ordre constitutionnel et le développement socioéconomique.
Pour Moscou, la véritable réponse passe par les Haïtiens eux-mêmes et non par une dépendance accrue aux forces extérieures. Le Pakistan, enfin, a justifié son abstention par l’absence de garanties claires sur le financement et les règles d’engagement, estimant qu’il en allait directement de la vie des civils haïtiens. Islamabad a averti contre le risque de reproduire l’expérience de la MMAS, minée par des promesses financières non tenues.
Tournant décisif pour Haïti
Du côté des alliés, la résolution a reçu un soutien marqué. La France a recentré le débat en soulignant que « libérer Haïti des gangs est une demande directe du peuple haïtien ». Le Royaume-Uni a salué le texte comme un signal clair de l’engagement du Conseil.
La Slovénie a qualifié la FRG de « jalon important » pour rétablir la paix, tandis que la République de Corée a insisté sur le fait que cette mission reflétait les aspirations des Haïtiens et des partenaires régionaux. Le Guyana, au nom des A3+ (Algérie, Sierra Leone, Somalie et Guyana), a estimé que le texte, bien qu’imparfait, constitue une base constructive et a exhorté la communauté internationale à renforcer son soutien.
Enfin, la CARICOM, par la voix de la Barbade, a insisté sur la nécessité d’un financement « durable et prévisible », condition essentielle pour garantir l’efficacité de la FRG et ouvrir la voie à une reconstruction politique et économique.
Dans son intervention, le représentant d’Haïti a qualifié l’adoption de la résolution de « tournant décisif » dans la lutte contre les gangs. Il a affirmé que la FRG permettra de « neutraliser les organisations criminelles, sécuriser les infrastructures vitales et rétablir l’autorité de l’État sur tout le territoire ». Remerciant les États membres déjà engagés à fournir troupes et ressources, il a souligné que ce vote « donne de l’espoir non seulement aux Haïtiens du pays mais aussi à ceux de la diaspora qui rêvent de rentrer une fois la sécurité rétablie ».
Une étape cruciale mais semée d’incertitudes
Si la résolution 2793 (2025) a été présentée comme une avancée majeure, elle révèle aussi les fractures au sein du Conseil de sécurité sur la manière d’aborder la crise haïtienne. D’un côté, Washington et ses alliés mettent en avant la nécessité d’une action militaire robuste et coordonnée ; de l’autre, Pékin, Moscou et Islamabad insistent sur les risques d’une solution imposée de l’extérieur, sans financement clair ni stratégie politique durable.
Entre espoirs et scepticismes, une certitude demeure : pour un peuple épuisé par la violence et l’instabilité, le succès ou l’échec de cette nouvelle mission pèsera lourdement sur l’avenir d’Haïti.


