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Vivre dans les territoires perdus: le risque d’un danger constant

Derrière les images de violence souvent relayées par les médias, se cache une réalité plus complexe, faite d’ingéniosité, de peur, mais aussi de résilience. Un quotidien sans l’État, entre le débrouillardise et la loi du plus fort.

PORT-AU-PRINCE.— Dans plusieurs zones du pays, les «territoires perdus», ces quartiers ou localités échappant au contrôle de l’État haïtien, sont devenus de véritables poches de marginalisation où les habitants développent leurs propres stratégies pour survivre, se protéger et imaginer un avenir pour leurs enfants.

Dans des quartiers comme Martissant, Cité Soleil, Bel-Air, Canaan ou encore dans les zones reculées du Bas-Artibonite, la population évolue dans un quotidien caractérisé par l’abandon. Les services publics ne répondent plus, laissant place à l’économie informelle, à l’entraide, mais aussi à la peur.

«On vit comme des oubliés. L’État ne vient ici que quand il y a des élections ou des catastrophes», confie Mackenson Zetrenne, un habitant de Nan Marekaj, une banlieue de Butte Boyer à Clercine dans la commune de Tabarre.

Sans eau courante, ni soins médicaux accessibles, et avec des écoles à peine fonctionnelles, les familles doivent faire preuve de débrouillardise. Le commerce de rue, le troc, ou encore l’aide des diasporas sont les seules sources de subsistance.

Une justice parallèle, sauvage et sans recours

Face à l’absence des autorités judiciaires et policières, une forme de régulation locale émerge. Parfois structurée autour de leaders religieux ou de comités citoyens, elle est le plus souvent dictée par les groupes armés qui contrôlent ces territoires. «Quand deux voisins ont un problème, c’est le chef de gang qui tranche. Et si tu n’acceptes pas sa décision, c’est la punition», explique en chuchotant une mère de famille à Canaan, qui préfère garder l’anonymat.

Cette forme de «justice» sauvage entretient un climat arbitraire, de peur et de violences collectives. La méfiance domine, et les conflits non résolus s’accumulent dans des communautés déjà fracturée, selon une analyse de Dorline Cajuste, responsable d’une association de personnes en situation d’handicap à Butte Boyer.

«On assiste à une informalisation du droit. Cela crée une légitimité parallèle qui mine les fondements mêmes de la République», soutient Cajuste, soulignant les pratiques déshumanisantes des méthodes de justices des hommes armés, dans les territoires perdus.

Grandir sous la menace, un impact psychologique sur les enfants

Pour les enfants, ces territoires sont des pièges. Écoles fermées, enseignants absents, menaces constantes de violences: grandir devient une aventure périlleuse. «Mon fils de 9 ans refuse de retourner à l’école à cause des balles perdues qui tombent dans son établissement. Il a, constamment, peur», raconte Me Dor, un camionneur à Croix-des-Missions.

Certains enfants finissent enrôlés dans des gangs, volontairement ou sous la menace. D’autres se réfugient dans des églises, dans le sport ou dans des programmes humanitaires à petite échelle. «Ce sont des enfants exposés à des traumatismes continus. Sans accompagnement, on court le risque croissant d’une génération brisée», prévient Jhemson Noel, travailleur social, responsable d’un orphelinat à Delmas.

Quels horizons possibles?

Le redressement de ces territoires suppose un engagement ferme de l’État, mais aussi un appui fort aux initiatives locales. Désarmement, réinvestissement public, soutien aux écoles et aux structures communautaires doivent être au cœur de toute stratégie. «On ne peut pas reconquérir ces territoires uniquement avec des blindés et des policiers. Il faut rétablir la confiance, reconstruire aussi les gens de biens pour servir de modèle, a insisté Noël, indiquant qu’il faudra également «apporter des services, écouter les gens».

Malgré l’adversité, des signes d’espoir persistent: des religieux continuent de prêcher des messages de paix, des groupes de jeunes montent des ateliers artistiques, des écoliers prennent encore le chemin des écoles, des petits commerces s’ouvrent toujours, bref la vie ne se noircit pas totalement.

Les territoires perdus d’Haïti ne sont pas des zones mortes. Ce sont des espaces abandonnés, oubliés de l’état, où des millions de personnes affrontent chaque jour l’oubli et l’exclusion au milieu d’un danger constant. Leur redonner une place dans le projet national est non seulement un devoir moral, mais une nécessité vitale pour la stabilité du pays.

Jean Mapou

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