Par Pierre Josué Agénor Cadet
Le 7 février 2026 marque l’échéance d’une expérience politique qui n’a ni tenu ses promesses ni répondu aux attentes d’un peuple épuisé. Arrivé au terme de sa mission non remplie, le Conseil présidentiel de transition quitte la scène après avoir lui-même remercié le Premier ministre par un vote majoritaire, dans un climat de confusion et de rivalités internes. Loin d’avoir stabilisé le pays, cette transition laisse derrière elle un paysage institutionnel plus fragmenté encore que celui qu’elle prétendait réparer.
Comme trop souvent, la classe politique haïtienne s’est révélée incapable de dépasser ses intérêts immédiats pour construire un projet national cohérent. Incapables de s’entendre sur une sortie ordonnée de crise, les acteurs politiques ont choisi la fuite en avant. Pour éviter un effondrement administratif total, le gouvernement démissionnaire reste chargé de liquider les affaires courantes, solution précaire qui ne saurait tenir lieu de vision d’avenir.
Après le départ du scandaleux CPT , le pays s’enfonce davantage dans un chaos aux multiples visages. Les propositions de sortie de crise se multiplient sans jamais converger, formant un kaléidoscope politique où chaque groupe défend sa lecture intéressée de la Constitution au profit de ses intérêts mesquins. Parmi ces propositions figure l’invocation de l’article 149 de la Constitution de 1987 amendée le 9 mai 2011. Présentée par certains comme une solution légale, elle apparaît pour d’autres comme une manœuvre dangereuse.
Depuis le 20 juillet 2021, la nation haïtienne vit en réalité dans une zone grise, éloignée des principes constitutionnels qu’elle proclame. La gouvernance du pays repose davantage sur des arrangements politiques négociés sous l’œil vigilant de diplomates étrangers que sur des mécanismes institutionnels réguliers. Cette dépendance chronique volontaire affaiblit la souveraineté nationale et banalise l’exception comme mode de gouvernement.
Dans ce contexte, brandir aujourd’hui l’article 149 relève moins d’un souci de légalité que d’un calcul politique. Cette interprétation vise implicitement à piéger le Premier ministre Didier Alix Fils-Aimé dans une équation institutionnelle insoluble. Or, les faits sont têtus : le 7 février 2026 ne correspond à aucun des cas explicitement prévus par cet article.
Il ne s’agit ni d’une démission présidentielle, ni d’un décès, ni d’une destitution, ni d’une incapacité permanente dûment constatée. Il s’agit simplement de la fin du mandat des conseillers-présidents selon l’accord politique du 3 avril. Forcer l’application de l’article 149 dans ces conditions reviendrait à créer un précédent d’interprétation opportuniste de la Constitution.
La crise actuelle est plutôt celle d’une vacance institutionnelle née de l’échec cumulatif des transitions récentes de l’administration de Ariel Henry à celles conduites par Garry Conille et Didier Alix Fils-Aimé. En l’absence d’une Assemblée nationale fonctionnelle, la responsabilité historique incombe désormais aux forces vives du pays : partis politiques, organisations de la société civile, secteurs économiques et intellectuels. Leur devoir n’est pas de manipuler les textes, mais de forger un consensus minimal pour établir un gouvernement provisoire de courte durée, doté d’un mandat clair et limité : rétablir la sécurité institutionnelle et organiser des élections générales crédibles.
Haïti ne peut plus se permettre des transitions sans boussole ni des acrobaties juridiques dictées par des intérêts de circonstance. L’heure n’est plus aux artifices constitutionnels, mais à un sursaut collectif. Ou la classe dirigeante choisit enfin la voie du courage politique et du compromis national, ou elle portera la responsabilité historique d’un nouvel enlisement.
Pierre Josué Agénor Cadet


