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7 février 1986 – 7 février 2026 : où en sommes-nous quarante ans après ?

Par Pierre Josué Agénor Cadet

La chute du président à vie Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, fut accueillie par une mobilisation populaire d’une intensité rare, perçue comme le symbole éclatant de la victoire de la société civile sur un régime autoritaire vieux de près de trente ans.

Cet événement historique portait avec lui l’espérance d’une rupture définitive avec la dictature, l’avènement d’une démocratie stable et participative, ainsi que la promesse d’une refondation politique de l’État haïtien. Il annonçait, croyait-on alors, l’émergence d’une nouvelle Haïti sous un nouveau soleil politique.

Quarante ans plus tard, une interrogation s’impose avec gravité et lucidité : où en sommes-nous réellement après l’éviction du régime duvaliériste ?
De 1986 à 2026, l’état politique de l’État haïtien s’est globalement détérioré. Cette période est marquée par une instabilité chronique, des transitions politiques avortées et un  » printemps démocratique  » aussi fragile qu’éphémère. Loin de consolider des institutions fortes et légitimes, le pays s’est enlisé dans une succession de crises politiques sans résolution durable.

Au cours de ces quatre décennies, Haïti a vu se succéder, parfois de manière presque chaotique, cinq présidents constitutionnels pour sept mandats, pas moins de treize gouvernements de transition, vingt-cinq Premiers ministres titulaires et quatre autres par intérim. Cette instabilité au sommet de l’État traduit l’incapacité persistante du système politique haïtien à instaurer des règles du jeu démocratique stables, acceptées et respectées par l’ensemble des acteurs.

Sur le plan social, la société haïtienne, plongée dans une crise quasi permanente, oscille entre espoir, résistance et effondrement. Elle n’a connu que très rarement des améliorations substantielles de ses conditions de vie. La pauvreté structurelle, les inégalités criantes, l’insécurité généralisée et la précarité sociale constituent désormais des traits permanents du paysage national. De la fin de l’année 2024 à ce jour, plus de six millions d’Haïtiens sont exposés à la famine et à l’insécurité alimentaire.

Depuis la fin de l’année 2025, la zone métropolitaine de Port-au-Prince est paralysée à près de 80 % par des gangs armés qui imposent leur loi par la terreur, notamment depuis le 29 février 2024. Plus de six mille personnes ont été tuées dans les départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Centre, désormais pris en otage par des groupes criminels lourdement armés.

Sur le plan économique, la situation d’Haïti, de 1986 à nos jours, oscille entre stagnation, dépendance et effondrement progressif. Depuis 2020, la dégradation s’est accélérée de manière dramatique. Selon un rapport des Nations Unies publié en mars 2024, Haïti est devenu le pays le plus pauvre de la région Amérique latine et Caraïbes, et figure parmi les plus pauvres du monde. L’activité économique est en chute libre. Entre 1986 et 2025, le pays est passé d’une économie déjà affaiblie à une économie véritablement sinistrée, plombée par des choix politiques hasardeux, une dépendance structurelle persistante et des facteurs sociaux et exogènes profondément destructeurs.

Les quarante années de l’après-Duvalier sont également marquées par une corruption endémique, aussi ancienne que l’État haïtien lui-même, des crises économiques récurrentes, des luttes intestines pour le pouvoir, des affrontements entre élites, l’exclusion systématique des masses populaires, des coups d’État, des tensions sociales aiguës, des déchirures profondes du tissu national, ainsi que de graves ingérences étrangères. À cela s’ajoutent des tentatives de réforme souvent inachevées et des élans démocratiques régulièrement étouffés.

Ainsi, quarante ans après le 7 février 1986, force est de constater que la rupture tant espérée avec l’autoritarisme n’a pas débouché sur la construction d’un État démocratique solide, souverain et inclusif. Le pays semble prisonnier d’un cycle historique où l’espoir renaît sans cesse pour être aussitôt déçu. L’urgence, aujourd’hui, est de repenser en profondeur le projet politique haïtien, faute de quoi le 7 février 1986 risque de demeurer davantage un mythe fondateur qu’un véritable tournant historique.

Pierre Josué Agénor Cadet

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