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7 Février 2026 : Une date historique qui n’a rien d’historique

Par Emmanuel Taulème BRINA, journaliste et juriste

Ce 7 février 2026 restera gravé dans les annales haïtiennes, non pas comme le couronnement d’un processus démocratique enfin abouti comme cela avait pu être imaginé , mais comme le jour où l’État haïtien a vu sa fragile souveraineté s’effriter. Alors que le mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) devait prendre fin ce jour-là sans que des élections générales n’aient pu être organisées ,une débâcle institutionnelle sans précédent , le pouvoir exécutif est tout simplement revenu au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Une passation de pouvoir qui ressemble moins à un passage démocratique qu’à une simple ratification d’un ordre venu d’ailleurs.

Le CPT, composé de neuf membres non élus, avait été installé en avril 2024 après la démission d’Ariel Henry pour conduire une transition qui devait ramener la paix, la sécurité et des élections libres. Deux ans plus tard, le bilan est tragiquement clair : des centaines de morts sous les balles des gangs armés, plus d’un million de déplacés, et un État constamment humilié par son incapacité à reprendre le contrôle de son territoire. La dissolution du CPT le 7 février n’est donc pas seulement un échec administratif ,c’est une humiliation politique.

Un bras de fer interne vidé de sens

La dernière phase de ce conseil ,censée être une célébration de la transition ,aura au contraire mis en lumière les luttes internes et les intérêts personnels au sein de la classe politique haïtienne. À quelques semaines de la fin de son mandat, plusieurs membres du CPT avaient voté pour la destitution du Premier ministre Fils-Aimé, accusant ce dernier de s’éloigner de l’esprit de la transition. Mais cette décision a été stoppée net par le refus de publication dans le Journal officiel, bloquée par les appareils d’État restés fidèles à Fils-Aimé.

Ce bras de fer, loin d’être un débat démocratique profond, a surtout révélé une classe politique divisée, opportuniste, et souvent plus attachée à ses positions personnelles qu’au sort du pays. Pourtant, dans un contexte où la population haïtienne souffre et réclame des solutions concrètes , notamment la réduction de l’emprise des gangs et l’organisation d’élections , ces jeux d’appareils ne peuvent être justifiés.

Pourquoi les États-Unis soutiennent ferme Fils-Aimé

La position des États-Unis dans cette crise est emblématique et doit être analysée sans naïveté. Washington a fermement appuyé le maintien d’Alix Didier Fils-Aimé au pouvoir au-delà de la fin du mandat du CPT, condamnant publiquement tout mouvement visant à le destituer. L’ambassade américaine a même déclaré soutenir « le leadership du Premier ministre Fils-Aimé dans la construction d’une Haïti forte, prospère et libre ».

Ce soutien n’est pas désintéressé : il répond à des préoccupations de sécurité régionale, de migration, et de stabilité géopolitique, mais surtout à une stratégie visant à contrôler l’agenda politique haïtien par procuration. En tenant à ce que Fils-Aimé reste en place, les États-Unis cherchent à assurer une ligne exécutive qu’ils jugent “stable” face aux gangs, qui ont détruit l’ordre public et fait fuir les investisseurs et les touristes. Mais la notion de « stabilité » brandie par Washington ressemble étrangement à un consensus imposé plutôt qu’à un choix démocratique haïtien.

Bateaux américains dans les eaux haïtiennes : message ou menace ?

À quelques jours de cette date fatidique, des navires de guerre américains (dont des destroyers et des bâtiments de la Garde côtière) ont été positionnés au large des côtes haïtiennes. Cette démonstration de force navale, décrite par certains spécialistes comme une « menace implicite », dépasse la simple coopération sécuritaire. Elle constitue un outil de pression politique brutal, rappelant les pires moments de l’interventionnisme dans l’hémisphère.

La présence de ces bateaux ne protège ni les écoles, ni les hôpitaux, ni les quartiers pris en otage par des gangs ; elle sert plutôt à encadrer politiquement l’avenir institutionnel d’Haïti, en soutenant un leader choisi par Washington. La ligne entre assistance et ingérence ouverte est désormais si floue qu’elle jette une ombre sur toute perspective de souveraineté haïtienne.

L’initiative controversée d’organiser des élections dans un hôtel

À un moment donné au cours de cette transition, certaines voix ont proposé d’organiser des élections dans un hôtel de Port-au-Prince, comme symbole et tentative de briser l’impasse politique. Cette idée, bien que peut-être née de frustrations légitimes face à l’immobilisme électoral, demeure une caricature de démocratie si l’on considère les conditions sécuritaires et institutionnelles réelles : absence de contrôle territorial, millions de déplacés, intimidation armée, absence de processus électoral crédible.

Organiser des élections dans un hôtel ,loin des quartiers populaires, loin des banlieues contrôlées par des gangs ,serait un spectacle élitiste, excluant de facto les Haïtiens les plus vulnérables et renforçant la perception selon laquelle la démocratie haïtienne est une vitrine pour diplomates et ONG, pas une réalité pour les citoyens ordinaires.

Conclusion : un 7 février sous tension, mais pas sous souveraineté

Le 7 février 2026 restera une date historique en Haïti, mais pas pour les raisons auxquelles les Haïtiens aspirent. Il marque l’échec d’un processus de transition démocratique, l’emprise croissante d’intérêts externes, et la persistance d’un système politique qui parle de démocratie mais pratique l’impuissance étatique et l’ingérence étrangère.

Le peuple haïtien mérite mieux que des proclamations diplomatiques et des opérations navales. Il mérite une véritable voie démocratique, un calendrier électoral réaliste et inclusif, ainsi qu’un leadership responsable, ancré dans le respect de la souveraineté nationale. Toute autre voie ,même sous couvert de stabilité ,ne fera que prolonger l’échec du 7 février pour les décennies à venir.

Par Emmanuel Taulème BRINA, journaliste et juriste

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