Par Pierre Josué Agénor Cadet
Quarante-cinq ans après le bâillon du 28 novembre 1980, les traces de cette journée continuent à hanter l’espace public haïtien ou la mémoire nationale . À l’époque, après la visite de l’ambassadeur Andrew Young et la parenthèse humaniste du président Jimmy Carter, un bref souffle de liberté avait permis à la presse de s’affirmer. Mais la défaite aux élections de Carter par le républicain Ronald Reagan et le retour d’un climat international favorable à l’autoritarisme offrirent au régime de Jean-Claude Duvalier l’occasion de resserrer l’étau. Le 28 novembre 1980, la dictature se déchaîne contre journalistes, étudiants, militants politique et intellectuels, brisant d’un coup l’élan démocratique naissant. Aujourd’hui, alors que les médias traditionnels comme numériques s’enfoncent dans la dépendance, l’affairisme et la cacophonie, cette date s’impose comme un miroir brutal : celui d’une conquête démocratique inachevée, parfois dévoyée, souvent trahie.
Contexte et portée du 28 novembre 1980
À la fin des années 1970, Haïti connaît une effervescence politique discrète mais réelle. Une nouvelle génération de journalistes, d’intellectuels et d’étudiants, influencés par les idées de libération, de justice sociale et de droits humains, défie ouvertement la dictature. Des médias comme Radio Haïti Inter, Radio Métropole, Radio Progrès, Radio Lumière, Le Petit Samedi Soir offrent des espaces d’expression relative. Les journalistes Michèle Montas, Anthony Pascal plus connu sous le nom de « Konpè Filo » , Sony Bastien, Liliane Pierre-Paul, Marvel Dandin, Richard Brisson, Marcus Garcia, Elsie Ethéart, Pierre Clitandre, Jean Robert Hérard, Jean L. Dominique, Georges Michel et d’autres dénoncent les abus du régime. La loi agressive parue le 20 octobre 1979 sur la presse provoque une mobilisation qui force le pouvoir à revoir sa copie et à publier, le 15 avril 1980, un nouveau décret-loi jugé plus ou moins acceptable
L’opération de terreur
Le 28 novembre 1980, la réaction du gouvernement de Jean-Claude Duvalier est d’une brutalité spectaculaire. Plus de 150 arrestations arbitraires frappent journalistes, intellectuels, religieux et militants, dont Jean-Jacques Honorat, Nicole Magloire et Lafontant Joseph. Stations fermées, bastonnades, humiliations, tortures, exils forcés : le pouvoir affiche son vrai visage et enterre le mythe du » jeune président modernisateur » . La peur change de camp. Les milieux urbains éduqués rompent définitivement avec le régime, tandis que la communauté internationale commence à mesurer l’ampleur de la répression. La chute du régime le 7 février1986 1986, portée par une mobilisation populaire, porte l’empreinte de cette journée.
Les héritages politiques 45 ans après
- Les germes d’une société civile moderne
Le bâillon ou la rafle de 1980 façonne une génération d’acteurs sociaux qui, après 1986, s’engagent dans les organisations de défense des droits humains, les radios indépendantes, la presse critique et la structuration de la société civile. L’Association des Journalistes Haïtiens (AJH), dont j’ai été membre dès sa création, s’inscrit dans cet héritage.
- Une démocratie en pointillés
Si la chute de la dictature ouvre une ère nouvelle, les cicatrices de 1980 nourrissent des dynamiques contradictoires : méfiance entre l’État et la presse, fragilité institutionnelle, fragmentation des forces démocratiques, incapacité à construire une culture pluraliste. De 1986 à 2025, Haïti enchaîne élections contestées ou paralysées, transitions interminables, crises politiques chroniques et effondrement sécuritaire.
1986–2025 : liberté conquise, liberté fragilisée
Après 1986, radios et journaux se multiplient, la parole se libère, l’opinion foissonne. Mais quarante-cinq ans après la rafle de 1980, les menaces changent de forme : plus diffuses, moins spectaculaires, parfois plus corrosives. Les » marchands de micro » et les » prostitués de la plume » causent plus de dégâts que les censeurs officiels ; la manipulation subtile se substitue à la répression frontale.
Les dérives de nos médias
- Les médias traditionnels : fragilité, dépendance et connivence
Criblés de difficultés financières, beaucoup de médias vivent désormais de publicité politique, de chantage voilé, d’arrangements opaques. L’autocensure règne, la calomnie prospère. Ce ne sont plus les tontons macoutes qui dictent les lignes éditoriales, mais les budgets. Le sensationnalisme l’emporte sur l’enquête, la confrontation sur l’analyse, le potin sur l’information. Des journalistes se transforment en acteurs politiques camouflés, brouillant les frontières entre opinion, propagande et information.
- Les médias numériques : vitesse, violence et vacarme
Internet, qui aurait dû consolider la démocratie, produit souvent l’effet inverse. Le vrai devient ce qui circule vite, non ce qui est vérifié. L’indignation permanente remplace la réflexion. Les attaques se déplacent de la rue aux écrans : harcèlement, diffamation, menaces. Tout détenteur d’un téléphone devient analyste, juge, accusateur. Le chaos médiatique dilue la vérité dans un torrent de bruit.
Pourtant, il faut le reconnaître : des médias sérieux, traditionnels ou numériques, continuent à dénoncer corruption, malgouvernance, répression, inégalités, injustices et abus, et maintiennent vivante une presse indépendante et rigoureuse.
Quarante-cinq ans après, le 28 novembre 1980 ne doit pas devenir une simple commémoration poussiéreuse, mais un rappel de ce qu’exige une démocratie véritable. Cette date enseigne qu’un pays peut survivre de la dictature, mais non à la confusion ; qu’il peut résister au silence imposé, mais difficilement au vacarme qui déforme tout. Si nous ne reconstruisons pas un espace public fondé sur la rigueur, l’éthique et l’indépendance, le pays restera prisonnier, non plus de la peur d’hier, mais du brouhaha d’aujourd’hui. Entre le bâillon de 1980 et les dérives médiatiques de 2025, le fil est plus tendu qu’il n’y paraît : celui d’un combat pour la vérité que nous n’avons pas le droit d’abandonner.


