Par Yves Lafortune
Il y a seize ans, la terre a tremblé. Et avec elle, notre certitude fragile d’exister comme nation.
Le 12 janvier 2010, Haïti ne s’est pas seulement effondrée sous les gravats. Elle s’est révélée à elle-même, nue, brutale, sans fard. Nos frères et nos sœurs sont morts chez eux, dans les rues, dans la poussière, là où le hasard les avait déposés ce jour-là. Ils ne sont pas morts seulement d’un séisme. Ils sont morts d’un État absent, d’une ville sans règles, d’un pays bâti depuis trop longtemps sur ce qui n’était déjà pas normal.
Et depuis ?
Nous avons empilé les années comme des discours creux.
Quatre présidences. Dix Premiers ministres. Des gouvernements éphémères, des promesses recyclées, des émotions mises en scène. Au bout du compte : rien.
Rien n’a été reconstruit sur des fondations nouvelles.
Nous avons rebâti sur les ruines, sans jamais interroger la ruine elle-même. Nous avons repeint la façade de l’effondrement, croyant conjurer la mémoire du séisme par l’oubli.
Chaque 7 février, à ce Carrefour précis ou ailleurs, la même chanson recommence. Les mêmes gestes. Les mêmes erreurs. On découpe le pays comme un gâteau de circonstance. On distribue ministères, directions générales et institutions publiques comme des butins politiques. Non pour gouverner, mais pour solder des alliances, payer des fidélités, préparer la prochaine trahison.
Et quand tout échoue, nous sortons notre excuse préférée : l’étranger!
Comme si c’était l’étranger qui nous empêchait de construire des hôpitaux. Comme si c’était l’étranger qui interdisait des routes dignes de ce nom. Comme si c’était l’étranger qui refusait au peuple un travail, un repas simple, un avenir modeste mais stable.
Le peuple haïtien ne demande pas des miracles. Il demande un petit goûter de dignité et un travail honnête. Rien de plus.
Rien d’extraordinaire.
Ce qui est le plus douloureux, ce n’est pas seulement l’échec. C’est la répétition consciente de l’échec. C’est cette impression vertigineuse que nous savons au fond, ce qu’il faudrait faire, mais que nous choisissons de ne pas le faire.
Par peur.
Par calcul.
Par médiocrité.
Par renoncement.
Et dire que certains d’entre nous savent. Savent ce que ce pays pourrait devenir.
Savent ce qu’on pourrait faire avec ses ressources humaines, sa jeunesse, son intelligence dispersée dans le monde. Savent qu’Haïti n’est pas condamnée à la fatalité, mais à son propre refus de se regarder en face.
12 janvier 2010.
12 janvier 2026. Seize ans déjà, Nad marinad aurait dit ma grand mère Soirine, Manman ki fè m, maren n batize m!
La terre a cessé de trembler depuis longtemps. Mais l’État, lui, n’a jamais commencé à se tenir debout.
Le vrai séisme n’est plus géologique.
Il est moral.
Institutionnel.
Politique.
Et tant que nous continuerons à confondre partage du pouvoir et partage du pays, tant que nous prendrons la souffrance collective comme décor de nos petites stratégies, tant que nous préférerons accuser plutôt que construire, le 12 janvier ne passera jamais.
Il restera là. Suspendu dans le temps. Comme un rappel cruel que le plus grand drame d’Haïti n’est pas ce qui lui est arrivé, mais ce qu’elle refuse obstinément de devenir.
Yves Lafortune
Fort Lauderdale


