๐๐๐ ๐ฝ๐๐๐ ๐๐๐๐๐ ๐ถ๐๐ ๐ ๐ฬ๐ข๐
ยซ Lโargent est le nerf de la guerre ยป, dit on frรฉquemment. Cette formule, ร mes yeux, repose sur une confusion persistante entre les moyens et lโintelligence de lโaction. Le vรฉritable nerf de la guerre, selon mes constats, est la ยซย Pensรฉe Stratรฉgiqueย ยป, entendue comme la capacitรฉ ร dรฉfinir une finalitรฉ, ร organiser des instruments cohรฉrents et ร inscrire les ressources dans une architecture dโensemble. Lโargent, lorsquโil circule en dehors dโun cadre structurรฉ, ne produit aucun effet durable sur le rรฉel. Il transite, il compense, il amortit, sans transformer. Lโargent transfรฉrรฉ quotidiennement par la diaspora haรฏtienne ร destination des mรฉnages en Haรฏti, par lโintermรฉdiaire de services tels que Western Union, MoneyGram et dโautres circuits similaires, constitue une manifestation concrรจte et sans ambiguรฏtรฉ de cette rรฉalitรฉ. Abondants, constants, porteurs dโune solidaritรฉ profonde, ils opรจrent pourtant dans un espace รฉconomique dรฉsorganisรฉ qui les dรฉtourne de toute dynamique productive nationale.
๐ฟ๐ ๐๐๐๐๐๐๐ฅ๐ ๐โ๐ข๐ ๐ ๐๐ข๐ก๐๐๐ ๐ฃ๐๐ก๐๐ ๐๐ฬ๐ก๐๐ข๐๐๐ฬ ๐๐ ๐ ๐ ๐๐๐๐๐๐๐ก๐ฬ ๐๐๐ก๐๐๐๐๐๐
Les transferts de fonds de la diaspora haรฏtienne figurent parmi les flux financiers les plus stables de lโรฉconomie nationale. Ils assurent la subsistance quotidienne de millions de mรฉnages et amortissent, ร court terme, les effets sociaux de la crise prolongรฉe de la production et de lโeffacement des capacitรฉs publiques. Pourtant, ce soutien vital produit une contradiction รฉconomique profonde. Une part importante de ces ressources, loin de soutenir lโรฉconomie haรฏtienne, alimente indirectement lโappareil productif de la Rรฉpublique dominicaine. Ce phรฉnomรจne procรจde dโune mรฉcanique structurelle oรน la dรฉsorganisation de la production locale transforme la rรฉalitรฉ sociale du transfert en moteur de croissance externe.
๐ฟ๐๐ ๐ก๐๐๐๐ ๐๐๐๐ก๐ ๐๐ ๐๐ ๐๐๐๐ ๐๐๐๐ ๐๐๐ก๐๐ ๐ ๐ก๐๐๐๐๐๐ ๐๐ก๐๐๐ ๐ ๐๐๐๐๐๐ ๐๐ก ๐๐ฬ๐ ๐ฬ๐๐ข๐๐๐๐๐๐ ๐ฬ๐๐๐๐๐๐๐๐ข๐
Selon les donnรฉes de la Banque mondiale et de la Banque interamรฉricaine de dรฉveloppement, les transferts de fonds vers Haรฏti reprรฉsentent plus de 20 % (2022) du produit intรฉrieur brut, lโun des niveaux les plus รฉlevรฉs ร lโรฉchelle mondiale. Cette source de devises dรฉpasse lโaide internationale et les recettes dโexportation, tout en conservant une stabilitรฉ relative face aux turbulences politiques internes.
Les chiffres de lโInstitut haรฏtien de statistique et dโinformatique indiquent que plus de 80 % (2019) de ces transferts sont orientรฉs vers la consommation courante alimentation logement santรฉ scolaritรฉ รฉnergie. Cette affectation rรฉpond ร une logique de survie des mรฉnages et non ร une projection รฉconomique. Lโabsence de structures capables de canaliser cette ressource vers lโinvestissement explique la faible transformation du soutien social en capital productif.
๐ท๐ฬ๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐ข๐๐ก๐๐ ๐๐ก ๐๐ฬ๐๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐๐๐๐๐๐๐ ๐ฃ๐๐๐ ๐โ๐ฬ๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐๐๐๐๐๐๐
La dรฉgradation continue de la production nationale agricole et industrielle a remodelรฉ la structure de la demande intรฉrieure. Les mรฉnages consomment majoritairement des biens importรฉs en provenance de la Rรฉpublique dominicaine qui occupe une place dominante dans lโapprovisionnement du marchรฉ haรฏtien produits alimentaires transformรฉs matรฉriaux de construction biens manufacturรฉs intrants รฉnergรฉtiques. Selon les donnรฉes consolidรฉes issues des statistiques commerciales de la Banque mondiale de la Banque interamรฉricaine de dรฉveloppement et de lโInstitut haรฏtien de statistique et dโinformatique, la Rรฉpublique dominicaine concentre environ 35 % (2021) de la valeur totale des importations haรฏtiennes.
Dans cette configuration, chaque dollar transfรฉrรฉ par la diaspora, une fois dรฉpensรฉ, soutient prioritairement les chaรฎnes de valeur dominicaines. Le flux monรฉtaire finance alors lโemploi, la fiscalitรฉ et lโexpansion industrielle dโun pays voisin, pendant que lโรฉconomie haรฏtienne reste cantonnรฉe ร une fonction de consommation sans capacitรฉ dโaccumulation interne.
Ce mรฉcanisme dรฉpasse la question du dรฉficit commercial. Il traduit une incapacitรฉ structurelle ร retenir la valeur crรฉรฉe par la solidaritรฉ nationale.
๐ฟ๐๐ ๐๐๐๐๐ก๐๐ ๐๐ ๐๐ ๐ก๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐๐ก๐๐๐ ๐๐ข ๐ก๐๐๐๐ ๐๐๐๐ก ๐๐ ๐๐๐ฃ๐๐๐ ๐๐ ๐๐ฬ๐ฃ๐๐๐๐๐๐๐๐๐๐ก
Les analyses en รฉconomie du dรฉveloppement montrent que les transferts de fonds contribuent ร la croissance lorsquโils sโinscrivent dans un environnement structurรฉ par un รtat organisateur, un systรจme financier accessible et des infrastructures productives fonctionnelles. Haรฏti se trouve รฉloignรฉe de ces conditions.
Lโappareil public nโassure plus la coordination รฉconomique ni la planification sectorielle ni la sรฉcurisation de lโinvestissement. Le systรจme financier demeure concentrรฉ, peu accessible aux mรฉnages et aux petites entreprises, et largement dรฉconnectรฉ des rรฉalitรฉs territoriales. Les infrastructures routes รฉnergie stockage irrigation logistique portuaire ne permettent ni lโaugmentation de la production ni lโintรฉgration des producteurs aux marchรฉs.
Dans ces conditions, la diaspora ne peut orienter ses ressources vers des projets productifs durables faute de dispositifs crรฉdibles de sรฉcurisation et dโaccompagnement.
๐๐๐ข๐ ๐ข๐๐ ๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐๐๐ข๐๐ก๐๐ฃ๐ ๐๐๐๐๐ฬ๐ ๐ ๐ข๐ ๐โ๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐ก๐๐๐ ๐๐ ๐โ๐ธฬ๐ก๐๐ก
La sortie de cette impasse exige une pensรฉe รฉconomique รฉclairรฉe fondรฉe sur la reconstruction des fonctions รฉconomiques de lโรtat. Celui ci doit รชtre compris comme une architecture de coordination capable dโorienter la production nationale.
Cela implique une planification sectorielle cohรฉrente agriculture agro transformation รฉnergie logement. La dรฉmocratisation du systรจme financier constitue une condition dรฉterminante accรจs รฉlargi au crรฉdit productif instruments sรฉcurisรฉs pour lโรฉpargne de la diaspora banques de dรฉveloppement rรฉellement opรฉrationnelles mรฉcanismes de partage du risque.
La construction dโinfrastructures productives zones agricoles structurรฉes parcs industriels fonctionnels rรฉseaux รฉnergรฉtiques fiables logistique interne reprรฉsente la base matรฉrielle indispensable ร toute relance รฉconomique crรฉdible.
๐ ๐๐๐๐๐ ๐๐ ๐๐ ๐๐๐๐ ๐๐๐ก๐๐ ๐๐๐๐ ๐๐๐๐ ๐ฬ๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐ก ๐ ๐๐ข๐ฃ๐๐๐๐๐๐๐ก๐ฬ ๐๐๐๐๐ข๐๐ก๐๐ฃ๐
Le financement indirect de la production dominicaine par les transferts haรฏtiens rรฉsulte dโune dรฉfaillance interne plus que dโune dynamique externe. Tant que lโรtat restera dรฉsorganisรฉ, que le systรจme financier restera excluant et que la production nationale demeurera marginalisรฉe, les transferts continueront ร soutenir des รฉconomies mieux structurรฉes.
La relance productive suppose une cohรฉrence institutionnelle associant lโรtat, le secteur privรฉ, la diaspora et les territoires. Sans cette architecture, la solidaritรฉ haรฏtienne poursuivra sa trajectoire actuelle en alimentant la prospรฉritรฉ dโautres รฉconomies au dรฉtriment de la sienne.
Jean Venel Casseus


