Par Jean Venel Casséus
En Haïti, l’univers du compas possède cette étrange vertu de produire, presque spontanément, une espèce hybride qu’on appelle « journaliste culturel », mais qui, dans les faits, n’a pour seule compétence que de tenir un micro. Heureusement, par souci d’honnêteté sémantique, on les appelle souvent « animateurs ». Le mot sauve la dignité de la langue et de l’espace médiatique : il décrit quelqu’un qui parle fort, qui comble le vide, qui meuble le temps, mais qui ne fournit ni analyse, ni profondeur, ni rigueur. L’animateur, dans le contexte haïtien, à quelques exceptions près, anime : il ne pense pas. Il occupe l’espace ; il n’éclaire rien. La pauvreté conceptuelle est un style, son style, et l’absence de culture se maquille sous une omniprésence bruyante d’anecdotes et de commérages : Ritchi se yon bèl maestro, byen kanpe ; Entèl se pi bèl fanm nan HMI a ; entèl se yon basis bon flannè…
Pour comprendre ce phénomène, il faut rappeler ce qu’est, et surtout ce que devrait être, le journalisme culturel. Ce n’est ni le bavardage autour de l’actualité musicale, ni la distribution d’opinions épidermiques, ni la complicité promotionnelle avec des artistes en quête d’audience. Le journalisme culturel n’est pas un relais de marketing. Le journalisme culturel est un travail d’interprétation. C’est l’art difficile de replacer une œuvre dans l’histoire de l’art : de ses formes, de ses influences, de ses ruptures… C’est lire une chanson comme un texte, écouter un album comme un geste esthétique, comprendre une performance comme une proposition d’imaginaire. Le journaliste culturel est un médiateur : il établit un pont entre l’œuvre et la société, entre la création et l’intelligence collective. Le journaliste culturel n’est pas un analyste de données de popularité. Au contraire, souvent, il doit savoir garder une distance critique face aux effets de mode.
Triste est de constater que l’espace culturel haïtien, saturé par le compas-business, produit une confusion volontaire : il confond culture avec visibilité, analyse avec présence, connaissance avec familiarité. Être tous les soirs dans un studio radio, tutoyer des musiciens, connaître leurs surnoms, leurs frictions internes, leurs déplacements d’agenda ne constitue pas un savoir. Cela relève de la circulation de potins, pas d’une pensée sur la culture. Ce que beaucoup appellent « journalisme culturel » est en réalité une extension de la promotion musicale, un prolongement du bruit de scène. Souvent, on se félicite d’avoir posé une question impertinente, pourtant strictement liée au domaine privé, alors que la vraie impertinence du journaliste culturel consiste à questionner le sens des œuvres, pas les humeurs des artistes.
Le vrai journaliste culturel est un lecteur, un historien spontané, un archéologue de formes. Il connaît Léon Dimanche et Kassav, mais aussi Depestre, Fignolé, Latour, Fanon, aussi bien que Tiga, Mangonès, Séjourné, André Pierre, Van Gogh… Il voit comment une musique traduit un monde, une époque, une tension sociale ; comment elle s’inscrit dans une école, un mouvement ou une dynamique artistique. Il sait que la culture n’est pas un divertissement : c’est un langage. Et ce langage a ses codes, ses structures, ses fractures. Le journaliste culturel est celui qui, face à un morceau, pose la bonne question : qu’est-ce que cette œuvre dit de nous que nous ne savions pas encore ?
Dans le compas, la plupart ne posent jamais cette question. Ils parlent de tout, sauf de sens. Ils commentent la forme sans interroger la profondeur. Ils occupent l’espace culturel sans culture, comme des gardiens sans clés. D’où cette impression persistante que le compas tourne en rond : la critique n’existe pas, l’analyse est absente, la mémoire est ignorée. Au fond, ce ne sont pas des journalistes : ce sont des amplificateurs du non-sens. Ils répètent ce que l’industrie produit. Ils accompagnent la surface sans jamais toucher la substance.
Et pourtant, c’est précisément la substance qui fonde la culture. Sans elle, il ne reste qu’un bruit, un flux, une conversation infiniment pauvre entre des artistes en quête de capital symbolique et des animateurs en quête de pertinence. Dans ce vide, la culture ne circule pas ; elle se dissout.
Résultat : une production artistique haïtienne riche se retrouve prisonnière d’un commentaire pauvre. Le public consomme sans disposer d’outils pour comprendre. Les artistes créent sans bénéficier d’un regard capable d’analyser leur apport. La société traverse des mutations esthétiques profondes mais n’en tire aucune intelligence collective.
Le problème n’est pas que lexical. Il est structurel. Haïti a besoin de créateurs (d’artistes), mais aussi de lecteurs de créateurs.


