Dans lโimmense palais sonore de Septentrional, les femmes entrent souvent par la porte du prรฉnom. Elles ne sont pas dโabord des abstractions. Elles ont un nom, une cadence, une mรฉmoire, une silhouette vocale. Mariana, Nounoune, Louise Marie, Rosalie, Juanita, Gladys, Angela, Suzi, Manouchka, Benita, Vanรฉsa, Claudiaโฆ ร travers les dรฉcennies, lโorchestre doyen nโa cessรฉ de tresser une vรฉritable galerie fรฉminine oรน se mรชlent passion, gratitude, reproche, nostalgie, sensualitรฉ, blessure et dรฉpendance affective. Chez Septentrional, la femme nโest pas un simple motif dรฉcoratif. Elle occupe une place cardinale dans lโรฉconomie poรฉtique du compas. Elle est muse, manque, drame, promesse, parfois faute supposรฉe, parfois absolution impossible. Elle est surtout lโun des grands centres de gravitรฉ de lโimaginaire amoureux haรฏtien mis en musique.
Il y a, dans ce long dรฉfilรฉ de prรฉnoms, quelque chose qui tient presque de lโarchive sentimentale nationale. Lโorchestre nโa chantรฉ des femmes; il a fixรฉ, รฉpoque aprรจs รฉpoque, une maniรจre masculine de les regarder, de les dรฉsirer, de les regretter ou de les accuser. Cโest en cela que le rรฉpertoire de Septentrional mรฉrite aujourdโhui une lecture plus exigeante que la simple cรฉlรฉbration nostalgique. Car ces chansons disent autant les femmes quโelles disent le regard posรฉ sur elles. Elles dรฉvoilent moins une essence fรฉminine quโune dramaturgie du fรฉminin produite par des auteurs, des chanteurs, des musiciens et un univers social oรน lโamour reste traversรฉ par les hiรฉrarchies de genre, les blessures dโego, la morale affective et la mรฉmoire du manque.
Dรจs les annรฉes 1960, cette grammaire apparaรฎt avec nettetรฉ. Mariana, dans lโalbum de 1963, place la femme au cลur dโun procรจs moral. Elle nโest pas รฉvoquรฉe comme une simple amante perdue, mais comme une figure dโingratitude et de trahison sociale. Le texte la somme de se souvenir, rappelle un passรฉ de misรจre, reproche lโabandon, condamne lโoubli de celui qui avait regardรฉ la femme โtankou kretyenโ. Dans cette chanson, la femme prend presque la forme dโune scรจne de jugement. Le discours amoureux se mue en tribunal de la mรฉmoire masculine. Ce nโest pas une anecdote. Cโest un schรจme puissant du rรฉpertoire populaire : lโhomme se prรฉsente volontiers comme bienfaiteur, tรฉmoin de lโavant, gardien de la fidรฉlitรฉ, tandis que la femme, quand elle sโรฉloigne, est soupรงonnรฉe dโoubli, de calcul, dโascension intรฉressรฉe ou de dรฉloyautรฉ. Mariana ouvre une lignรฉe oรน la femme admirรฉe peut trรจs vite รชtre mise en accusation.
ร lโinverse, Nounoune, la mรชme annรฉe, propose une autre tonalitรฉ. Nous quittons le registre du blรขme pour entrer dans celui de la promesse. Le morceau donne ร entendre un amour dโenfance que le temps appelle ร la maturitรฉ : โnou te piti, nou te renmen, men nou vin gran, sa dwe pi sereโ. La femme y est lโobjet dโun attachement ancien, presque fondateur. Ce nโest plus la fugitive coupable, mais la destinataire dโun serment qui aspire ร la durรฉe. Toute lโambivalence de Septentrional est dรฉjร lร : la femme est tantรดt celle qui manque ร la loyautรฉ, tantรดt celle auprรจs de qui lโhomme veut enfin organiser sa vรฉritรฉ sentimentale.
Puis vient Louise Marie en 1964, avec sa matiรจre de dรฉception raffinรฉe. Ici, la blessure amoureuse prend une forme presque classique, presque littรฉraire. โUne symphonie inachevรฉeโ, โmon mal, ma plaie et mon pรฉchรฉโ : lโรฉcriture รฉlรจve la femme au rang de souvenir impossible ร fermer. Louise Marie nโest plus une personne; elle se fait trace durable, douleur organisรฉe en langage noble. Septentrional sait transformer la peine privรฉe en รฉlรฉgie collective. Cette capacitรฉ explique sans doute la longรฉvitรฉ du groupe : il ne chante pas des histoires, il donne ร lโรฉmotion populaire une forme mรฉmorable.
ร parcourir cette suite de prรฉnoms (Yaya, Carole, Camita, Marie-Josรฉ, Rosalie, Joujou, Juanita, Mona, Gizelle, Adelina, Jacqueline, Maryse, Ginou, Choupette, Rosana, Paulette, Aรฏana, Anita, Gisele, Eva, Claudia et tant dโautres) on comprend que Septentrional a construit un vaste thรฉรขtre du fรฉminin. Ce thรฉรขtre nโest pas neutre. Il repose souvent sur trois figures rรฉcurrentes. La premiรจre est celle de lโidole : la femme exaltรฉe, dรฉsirรฉe, magnifiรฉe par le prรฉnom mรชme, qui lui confรจre une singularitรฉ et presque une couronne. La deuxiรจme est celle de la convoitise : la femme comme foyer dโappel, dโobsession, de poursuite, de rรชverie charnelle ou romantique. La troisiรจme est celle de lโingratitude : la femme accusรฉe dโabandon, de froideur, dโinjustice, dโamnรฉsie affective. Entre ces trois pรดles, le rรฉpertoire circule sans cesse.
Cโest ici quโune lecture fรฉministe devient non moins possible que nรฉcessaire. Il ne sโagit pas de condamner mรฉcaniquement un pan entier de la musique haรฏtienne, encore moins de lui appliquer des slogans รฉtrangers ร son contexte, il sโagit dโinterroger le dรฉsรฉquilibre de la parole. Dans la plupart de ces chansons, la femme est nommรฉe, et cโest lโhomme qui parle. Elle est invoquรฉe, dรฉsirรฉe, rappelรฉe ร lโordre, pleurรฉe, parfois sanctifiรฉe, rarement sujet de sa propre version. Le prรฉnom la rend visible, certes; il ne lui restitue pas automatiquement la maรฎtrise du rรฉcit. Elle apparaรฎt intensรฉment prรฉsente dans lโimaginaire musical, cette prรฉsence reste souvent mรฉdiรฉe par la voix masculine qui lโinterprรจte, la classe, la regrette ou la juge.
Voilร toute la complexitรฉ de Septentrional. Lโorchestre a accordรฉ aux femmes une centralitรฉ que beaucoup de rรฉpertoires leur refusent. Il les a sorties de lโanonymat. Il leur a donnรฉ des noms, des mรฉlodies, une postรฉritรฉ. Il a conservรฉ dans le temps une vรฉritable procession de figures fรฉminines, comme si lโhistoire sentimentale dโHaรฏti ne pouvait se dire sans elles. Dans le mรชme geste, il les a parfois enfermรฉes dans les catรฉgories classiques du dรฉsir masculin : la belle ร conquรฉrir, la fidรจle espรฉrรฉe, lโabsente douloureuse, la coupable commode. Cโest la grandeur et la limite de ce patrimoine : il cรฉlรจbre la femme tout en exposant les formes anciennes du regard qui la rรฉduit.
Ces femmes chantรฉes ne sont pas des accessoires suspendus aux grands succรจs du groupe. Elles constituent lโun des fils les plus constants de son ลuvre. Elles accompagnent lโorchestre dans sa traversรฉe des รฉpoques comme une couronne mouvante de prรฉsences fรฉminines. Leur importance est telle quโon pourrait lire une part de lโhistoire รฉmotionnelle du pays ร partir dโelles : comment on aime, comment on souffre, comment on reproche, comment on idรฉalise, comment on transforme lโautre en souvenir chantable.
Le plus fascinant reste sans doute ceci : chez Septentrional, la femme ne quitte jamais complรจtement la scรจne. Mรชme lorsquโelle est absente, elle gouverne encore la chanson. Mรชme lorsquโelle se tait, tout parle dโelle. Mรชme lorsquโelle est rรฉduite ร un prรฉnom, ce prรฉnom suffit ร faire lever un univers affectif entier. Cโest dire que le Septentrional, sans lโavouer toujours, a composรฉ une vรฉritable cartographie fรฉminine du sentiment haรฏtien. Une cartographie splendide par sa richesse mรฉlodique, prรฉcieuse par sa mรฉmoire, mais traversรฉe de tensions quโil faut dรฉsormais savoir entendre.
Depuis 1963 jusquโร Claudia en 2018, Septentrional nโa cessรฉ dโescorter sa propre histoire de femmes nommรฉes. Elles en sont les silhouettes rรฉcurrentes, les blessures mรฉlodiques, les dรฉdicaces persistantes. Elles sont, au fond, bien plus que des destinataires de chansons : elles sont les vraies compagnes de route du doyen.
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