jeudi, mars 12, 2026
11.2 C
Londres

๐€ฬ€ ๐ฅ๐š ๐ซ๐ž๐ง๐œ๐จ๐ง๐ญ๐ซ๐ž ๐๐ž๐ฌ ๐๐žฬ๐ฆ๐จ๐ข๐ฌ๐ž๐ฅ๐ฅ๐ž๐ฌ ๐โ€™๐ก๐จ๐ง๐ง๐ž๐ฎ๐ซ ๐๐ž ๐’๐ž๐ฉ๐ญ๐ž๐ง๐ญ๐ซ๐ข๐จ๐ง๐š๐ฅ๐‘ƒ๐‘Ž๐‘Ÿ ๐ฝ๐‘’๐‘Ž๐‘› ๐‘‰๐‘’๐‘›๐‘’๐‘™ ๐ถ๐‘Ž๐‘ ๐‘ ๐‘’ฬ๐‘ข๐‘ 

Dans lโ€™immense palais sonore de Septentrional, les femmes entrent souvent par la porte du prรฉnom. Elles ne sont pas dโ€™abord des abstractions. Elles ont un nom, une cadence, une mรฉmoire, une silhouette vocale. Mariana, Nounoune, Louise Marie, Rosalie, Juanita, Gladys, Angela, Suzi, Manouchka, Benita, Vanรฉsa, Claudiaโ€ฆ ร€ travers les dรฉcennies, lโ€™orchestre doyen nโ€™a cessรฉ de tresser une vรฉritable galerie fรฉminine oรน se mรชlent passion, gratitude, reproche, nostalgie, sensualitรฉ, blessure et dรฉpendance affective. Chez Septentrional, la femme nโ€™est pas un simple motif dรฉcoratif. Elle occupe une place cardinale dans lโ€™รฉconomie poรฉtique du compas. Elle est muse, manque, drame, promesse, parfois faute supposรฉe, parfois absolution impossible. Elle est surtout lโ€™un des grands centres de gravitรฉ de lโ€™imaginaire amoureux haรฏtien mis en musique.

Il y a, dans ce long dรฉfilรฉ de prรฉnoms, quelque chose qui tient presque de lโ€™archive sentimentale nationale. Lโ€™orchestre nโ€™a chantรฉ des femmes; il a fixรฉ, รฉpoque aprรจs รฉpoque, une maniรจre masculine de les regarder, de les dรฉsirer, de les regretter ou de les accuser. Cโ€™est en cela que le rรฉpertoire de Septentrional mรฉrite aujourdโ€™hui une lecture plus exigeante que la simple cรฉlรฉbration nostalgique. Car ces chansons disent autant les femmes quโ€™elles disent le regard posรฉ sur elles. Elles dรฉvoilent moins une essence fรฉminine quโ€™une dramaturgie du fรฉminin produite par des auteurs, des chanteurs, des musiciens et un univers social oรน lโ€™amour reste traversรฉ par les hiรฉrarchies de genre, les blessures dโ€™ego, la morale affective et la mรฉmoire du manque.

Dรจs les annรฉes 1960, cette grammaire apparaรฎt avec nettetรฉ. Mariana, dans lโ€™album de 1963, place la femme au cล“ur dโ€™un procรจs moral. Elle nโ€™est pas รฉvoquรฉe comme une simple amante perdue, mais comme une figure dโ€™ingratitude et de trahison sociale. Le texte la somme de se souvenir, rappelle un passรฉ de misรจre, reproche lโ€™abandon, condamne lโ€™oubli de celui qui avait regardรฉ la femme โ€œtankou kretyenโ€. Dans cette chanson, la femme prend presque la forme dโ€™une scรจne de jugement. Le discours amoureux se mue en tribunal de la mรฉmoire masculine. Ce nโ€™est pas une anecdote. Cโ€™est un schรจme puissant du rรฉpertoire populaire : lโ€™homme se prรฉsente volontiers comme bienfaiteur, tรฉmoin de lโ€™avant, gardien de la fidรฉlitรฉ, tandis que la femme, quand elle sโ€™รฉloigne, est soupรงonnรฉe dโ€™oubli, de calcul, dโ€™ascension intรฉressรฉe ou de dรฉloyautรฉ. Mariana ouvre une lignรฉe oรน la femme admirรฉe peut trรจs vite รชtre mise en accusation.

ร€ lโ€™inverse, Nounoune, la mรชme annรฉe, propose une autre tonalitรฉ. Nous quittons le registre du blรขme pour entrer dans celui de la promesse. Le morceau donne ร  entendre un amour dโ€™enfance que le temps appelle ร  la maturitรฉ : โ€œnou te piti, nou te renmen, men nou vin gran, sa dwe pi sereโ€. La femme y est lโ€™objet dโ€™un attachement ancien, presque fondateur. Ce nโ€™est plus la fugitive coupable, mais la destinataire dโ€™un serment qui aspire ร  la durรฉe. Toute lโ€™ambivalence de Septentrional est dรฉjร  lร  : la femme est tantรดt celle qui manque ร  la loyautรฉ, tantรดt celle auprรจs de qui lโ€™homme veut enfin organiser sa vรฉritรฉ sentimentale.

Puis vient Louise Marie en 1964, avec sa matiรจre de dรฉception raffinรฉe. Ici, la blessure amoureuse prend une forme presque classique, presque littรฉraire. โ€œUne symphonie inachevรฉeโ€, โ€œmon mal, ma plaie et mon pรฉchรฉโ€ : lโ€™รฉcriture รฉlรจve la femme au rang de souvenir impossible ร  fermer. Louise Marie nโ€™est plus une personne; elle se fait trace durable, douleur organisรฉe en langage noble. Septentrional sait transformer la peine privรฉe en รฉlรฉgie collective. Cette capacitรฉ explique sans doute la longรฉvitรฉ du groupe : il ne chante pas des histoires, il donne ร  lโ€™รฉmotion populaire une forme mรฉmorable.

ร€ parcourir cette suite de prรฉnoms (Yaya, Carole, Camita, Marie-Josรฉ, Rosalie, Joujou, Juanita, Mona, Gizelle, Adelina, Jacqueline, Maryse, Ginou, Choupette, Rosana, Paulette, Aรฏana, Anita, Gisele, Eva, Claudia et tant dโ€™autres) on comprend que Septentrional a construit un vaste thรฉรขtre du fรฉminin. Ce thรฉรขtre nโ€™est pas neutre. Il repose souvent sur trois figures rรฉcurrentes. La premiรจre est celle de lโ€™idole : la femme exaltรฉe, dรฉsirรฉe, magnifiรฉe par le prรฉnom mรชme, qui lui confรจre une singularitรฉ et presque une couronne. La deuxiรจme est celle de la convoitise : la femme comme foyer dโ€™appel, dโ€™obsession, de poursuite, de rรชverie charnelle ou romantique. La troisiรจme est celle de lโ€™ingratitude : la femme accusรฉe dโ€™abandon, de froideur, dโ€™injustice, dโ€™amnรฉsie affective. Entre ces trois pรดles, le rรฉpertoire circule sans cesse.

Cโ€™est ici quโ€™une lecture fรฉministe devient non moins possible que nรฉcessaire. Il ne sโ€™agit pas de condamner mรฉcaniquement un pan entier de la musique haรฏtienne, encore moins de lui appliquer des slogans รฉtrangers ร  son contexte, il sโ€™agit dโ€™interroger le dรฉsรฉquilibre de la parole. Dans la plupart de ces chansons, la femme est nommรฉe, et cโ€™est lโ€™homme qui parle. Elle est invoquรฉe, dรฉsirรฉe, rappelรฉe ร  lโ€™ordre, pleurรฉe, parfois sanctifiรฉe, rarement sujet de sa propre version. Le prรฉnom la rend visible, certes; il ne lui restitue pas automatiquement la maรฎtrise du rรฉcit. Elle apparaรฎt intensรฉment prรฉsente dans lโ€™imaginaire musical, cette prรฉsence reste souvent mรฉdiรฉe par la voix masculine qui lโ€™interprรจte, la classe, la regrette ou la juge.

Voilร  toute la complexitรฉ de Septentrional. Lโ€™orchestre a accordรฉ aux femmes une centralitรฉ que beaucoup de rรฉpertoires leur refusent. Il les a sorties de lโ€™anonymat. Il leur a donnรฉ des noms, des mรฉlodies, une postรฉritรฉ. Il a conservรฉ dans le temps une vรฉritable procession de figures fรฉminines, comme si lโ€™histoire sentimentale dโ€™Haรฏti ne pouvait se dire sans elles. Dans le mรชme geste, il les a parfois enfermรฉes dans les catรฉgories classiques du dรฉsir masculin : la belle ร  conquรฉrir, la fidรจle espรฉrรฉe, lโ€™absente douloureuse, la coupable commode. Cโ€™est la grandeur et la limite de ce patrimoine : il cรฉlรจbre la femme tout en exposant les formes anciennes du regard qui la rรฉduit.

Ces femmes chantรฉes ne sont pas des accessoires suspendus aux grands succรจs du groupe. Elles constituent lโ€™un des fils les plus constants de son ล“uvre. Elles accompagnent lโ€™orchestre dans sa traversรฉe des รฉpoques comme une couronne mouvante de prรฉsences fรฉminines. Leur importance est telle quโ€™on pourrait lire une part de lโ€™histoire รฉmotionnelle du pays ร  partir dโ€™elles : comment on aime, comment on souffre, comment on reproche, comment on idรฉalise, comment on transforme lโ€™autre en souvenir chantable.

Le plus fascinant reste sans doute ceci : chez Septentrional, la femme ne quitte jamais complรจtement la scรจne. Mรชme lorsquโ€™elle est absente, elle gouverne encore la chanson. Mรชme lorsquโ€™elle se tait, tout parle dโ€™elle. Mรชme lorsquโ€™elle est rรฉduite ร  un prรฉnom, ce prรฉnom suffit ร  faire lever un univers affectif entier. Cโ€™est dire que le Septentrional, sans lโ€™avouer toujours, a composรฉ une vรฉritable cartographie fรฉminine du sentiment haรฏtien. Une cartographie splendide par sa richesse mรฉlodique, prรฉcieuse par sa mรฉmoire, mais traversรฉe de tensions quโ€™il faut dรฉsormais savoir entendre.

Depuis 1963 jusquโ€™ร  Claudia en 2018, Septentrional nโ€™a cessรฉ dโ€™escorter sa propre histoire de femmes nommรฉes. Elles en sont les silhouettes rรฉcurrentes, les blessures mรฉlodiques, les dรฉdicaces persistantes. Elles sont, au fond, bien plus que des destinataires de chansons : elles sont les vraies compagnes de route du doyen.

๐ฝ๐‘’๐‘Ž๐‘› ๐‘‰๐‘’๐‘›๐‘’๐‘™ ๐ถ๐‘Ž๐‘ ๐‘ ๐‘’ฬ๐‘ข๐‘ 

Hot this week

La politique รฉtrangรจre amรฉricaine sous Trump 2.0 : rejet du soft power ou application de la realpolitik ?

Par Luis Evens Sergio ALEXIS Lโ€™incertitude qui caractรฉrise lโ€™avenir de...

Haฤซti-Contamination de lโ€™eau: lโ€™ร‰tat presse les entreprises du secteur ร  se conformer aux normes

Par Jean Mapou PORT-AU-PRINCE.โ€” Le Ministรจre du Commerce et de...

Militarisation des Amรฉriques: cartels, Cuba et guerre globale, la nouvelle doctrine de Donald Trump

Par Jean Mapou WASHINGTON.โ€” Lโ€™annonce par Donald Trump dโ€™une coalition...

Le financement des universitรฉs haรฏtiennes est un investissement ร  long pour le dรฉveloppement national

Par Sonet Saint-Louis av La libertรฉ acadรฉmique doit รชtre protรฉgรฉe...

Lโ€™ร‰TAT COMME Rร‰COMPENSE POLITIQUE : LA Dร‰RIVE CLIENTร‰LISTE DE Lโ€™ADMINISTRATION PUBLIQUE HAรTIENNE

Par Pierre Josuรฉ Agรฉnor Cadet Lโ€™administration publique devrait รชtre lโ€™un...

Topics

La politique รฉtrangรจre amรฉricaine sous Trump 2.0 : rejet du soft power ou application de la realpolitik ?

Par Luis Evens Sergio ALEXIS Lโ€™incertitude qui caractรฉrise lโ€™avenir de...

Militarisation des Amรฉriques: cartels, Cuba et guerre globale, la nouvelle doctrine de Donald Trump

Par Jean Mapou WASHINGTON.โ€” Lโ€™annonce par Donald Trump dโ€™une coalition...

Le financement des universitรฉs haรฏtiennes est un investissement ร  long pour le dรฉveloppement national

Par Sonet Saint-Louis av La libertรฉ acadรฉmique doit รชtre protรฉgรฉe...

Lโ€™ร‰TAT COMME Rร‰COMPENSE POLITIQUE : LA Dร‰RIVE CLIENTร‰LISTE DE Lโ€™ADMINISTRATION PUBLIQUE HAรTIENNE

Par Pierre Josuรฉ Agรฉnor Cadet Lโ€™administration publique devrait รชtre lโ€™un...

Lโ€™ร‰TAT COMME Rร‰COMPENSE POLITIQUE : LA Dร‰RIVE CLIENTร‰LISTE DE Lโ€™ADMINISTRATION PUBLIQUE HAรTIENNE

Par Pierre Josuรฉ Agรฉnor Cadet Lโ€™administration publique devrait รชtre lโ€™un...

Related Articles

Popular Categories