Dans une sociรฉtรฉ frappรฉe par la violence armรฉe, le journalisme occupe une fonction de stabilisation. Il nomme les faits, vรฉrifie les sources, distingue lโรฉvรฉnement de la rumeur, et restitue au public une intelligibilitรฉ minimale sans laquelle ni lโรtat de droit ni la cohรฉsion sociale ne tiennent longtemps. Or, dans le milieu haรฏtien actuel, une pratique mรฉdiatique sโinstalle dans une zone grise oรน lโon prรฉtend informer tout en produisant, par effet cumulรฉ, une valorisation de la puissance criminelle. Il ne sโagit point de documenter lโinsรฉcuritรฉ, mais de la scรฉnariser, de lโindexer sur des figures, et dโen tirer une audience ร partir dโune dramaturgie quotidienne fondรฉe sur les noms et surnoms des chefs de gangs, la rรฉputation des groupes armรฉs, la territorialitรฉ et lโaffichage de la force. Dans un contexte de fragmentation institutionnelle, ce basculement nโest pas anodin. Il constitue un facteur aggravant.
Dans tous les thรฉรขtres de violence armรฉe non conventionnelle, la bataille ne se joue jamais uniquement sur le terrain physique. Elle se joue aussi, surtout, dans lโespace symbolique, informationnel et psychologique. Les groupes criminels organisรฉs, quโils opรจrent en Haรฏti, au Mexique, au Nigeria ou dans certaines zones du Moyen-Orient, recherchent trois ressources essentielles pour se maintenir et sโรฉtendre : la peur, la notoriรฉtรฉ et la reconnaissance. La peur paralyse les populations, la notoriรฉtรฉ attire les recrues, la reconnaissance impose une forme de lรฉgitimitรฉ informelle. Or, une couverture mรฉdiatique obsessionnelle centrรฉe sur la figure du chef de gang, son surnom, son territoire, son arsenal et sa capacitรฉ de nuisance fournit gratuitement ces trois ressources.
Lorsque des journalistes-chroniqueurs diffusent en boucle les noms des chefs armรฉs, cartographient leurs zones dโinfluence en temps rรฉel et commentent leurs actions comme sโil sโagissait de performances, ils participent ร une mise en scรจne de la puissance criminelle. Le gang cesse alors dโapparaรฎtre comme une organisation prรฉdatrice et fragile face ร lโรtat pour sโimposer comme un acteur central du rรฉcit national. Cette exposition transforme la violence en spectacle et la criminalitรฉ en horizon de rรฉussite pour une jeunesse privรฉe dโalternatives รฉconomiques et symboliques.
Du point de vue de la sรฉcuritรฉ transnationale, lโeffet boomerang est bien documentรฉ. Plus un groupe armรฉ bรฉnรฉficie dโune visibilitรฉ mรฉdiatique non critique, plus sa capacitรฉ dโattraction augmente au-delร de son territoire immรฉdiat. Les rรฉseaux criminels fonctionnent par imitation, par alliance et par essaimage. La glorification indirecte dโun gang ร Port-au-Prince rรฉsonne dans dโautres quartiers, dans dโautres villes, dans la diaspora mรชme, oรน circulent les mรชmes images, les mรชmes rรฉcits, les mรชmes noms รฉrigรฉs en rรฉfรฉrences. La mรฉdiatisation se fait alors un vecteur de contagion criminelle.
Il faut รฉgalement souligner la confusion entretenue entre dรฉnonciation et promotion. Dรฉnoncer un fait suppose un cadre analytique, une hiรฉrarchisation de lโinformation et une mise en perspective des causes et des consรฉquences. Promouvoir, en revanche, consiste ร rendre visible, ร montrer, ร rรฉpรฉter, parfois sans autre mรฉdiation que lโeffet de prรฉsence produit par la circulation des images, des noms et des rรฉcits. Dans nombre de productions mรฉdiatiques, lโรฉnumรฉration des actes violents et la dรฉsignation de leurs auteurs relรจvent davantage de cette logique de promotion que dโun vรฉritable travail de dรฉnonciation. Le rappel formel de lโillรฉgalitรฉ et de la brutalitรฉ de ces actions, mรชme explicite et rรฉpรฉtรฉ, ne suffit pas ร transformer la promotion en analyse. La visibilitรฉ confรฉrรฉe aux acteurs criminels persiste, sโaccumule et continue dโalimenter leur prรฉsence symbolique dans lโespace public. Lโinformation ainsi diffusรฉe ne dรฉconstruit pas le phรฉnomรจne criminel ; elle en accompagne la circulation, contribuant ร une banalisation progressive de la violence armรฉe.
Dans les doctrines contemporaines de lutte contre les violences armรฉes non รฉtatiques, le contrรดle du rรฉcit occupe une place centrale. Les รtats qui ont compris cette dimension travaillent รฉtroitement avec les mรฉdias pour รฉviter toute amplification involontaire du prestige criminel. Ils privilรฉgient la dรฉpersonnalisation des groupes armรฉs, la rรฉduction de leur visibilitรฉ individuelle et la focalisation sur les victimes, les impacts sociaux et les rรฉponses institutionnelles. ร lโinverse, lโexaltation mรฉdiatique des figures de gang fragilise lโautoritรฉ publique et sape les efforts de stabilisation.
La responsabilitรฉ des journalistes et des chroniqueurs, dans un contexte aussi explosif que celui de Port-au-Prince, dรฉpasse largement la quรชte dโaudience ou la logique du buzz. Rรฉpรฉter constamment les noms des criminels comme des stars, diffuser leurs images en boucle et multiplier des rรฉcits sensationnalistes ร leur รฉgard contribuent ร faรงonner un imaginaire collectif oรน la violence armรฉe apparaรฎt omniprรฉsente, puissante et presque inรฉvitable. Cet imaginaire constitue un terreau fertile pour la multiplication des gangs et lโenracinement durable de lโinsรฉcuritรฉ.
Il ne sโagit pas de plaider pour le silence ni pour la censure. Il sโagit dโexiger une รฉthique de lโinformation adaptรฉe ร une situation de crise sรฉcuritaire majeure. Informer, dans ce contexte, implique de rรฉduire la charge symbolique accordรฉe aux criminels, de refuser leur mise en scรจne hรฉroรฏsante et de recentrer le rรฉcit sur les dynamiques structurelles, les responsabilitรฉs institutionnelles et les voies de sortie possibles. Faute de quoi, ceux qui se prรฉsentent comme chroniqueurs risquent dโendosser, consciemment ou non, le rรดle de porte-รฉtendards dโun ordre criminel qui prospรจre prรฉcisรฉment grรขce ร leur parole.
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